Fragment Labo · 2026-05-22

Masculin / féminin : habitation croisée

Co-présence intérieure, polarités symboliques et non-confiscation.

Sommaire49 repères

Complément VII — Masculin porteur du féminin, féminin porteur du masculin

Habitation croisée, co-présence intérieure et non-confiscation des polarités

Statut du complément
Ce texte est conçu comme un complément premium à la page :
Église laïque vs Église cléricale / Les délires des religieux / Contre-folie / Luce Irigaray / Plaisir et désir.
Il ne modifie pas la structure de page. Il peut être intégré comme section autonome après le complément Plaisir et désir, ou avant la conclusion générale.

Résumé bref

L’enjeu n’est pas que l’homme “devienne féminin” ni que la femme “devienne masculine”. L’enjeu est que personne ne soit enfermé dans un pôle unique.

Un homme peut recevoir, attendre, porter, pleurer, soigner, écouter, consentir à ne pas maîtriser, sans perdre sa force. Une femme peut parler, trancher, refuser, nommer, protéger, décider, sortir de l’assignation, sans perdre sa profondeur.

Le masculin et le féminin, dans cette lecture, ne sont pas des murs. Ce sont des polarités symboliques, relationnelles et existentielles : parole, réception, limite, gestation, décision, vulnérabilité, portance, coupure, soin, apparition, retrait. Elles traversent les sujets sans s’enfermer dans le sexe biologique, sans effacer les corps sexués, sans constituer une identité obligatoire.

Formule centrale
Le masculin vivant n’est pas pur masculin.
Le féminin vivant n’est pas pur féminin.
Chacun peut porter l’autre comme dimension interne, sans l’absorber, sans l’imiter, sans le confisquer.

1. Précaution initiale — masculin/féminin comme polarités, non comme prisons

Dans ce complément, masculin et féminin ne désignent pas des propriétés naturelles fixes des hommes et des femmes.

Ils désignent des polarités symboliques, relationnelles et existentielles : réception, parole, limite, gestation, écoute, décision, vulnérabilité, soin, protection, refus, fécondité, retrait, apparition, silence, nomination, puissance, douceur, coupure, portance.

Ces polarités peuvent traverser tous les sujets. Elles ne doivent pas être transformées en devoirs sociaux : l’homme ne doit pas être assigné à la maîtrise, la parole, la décision ; la femme ne doit pas être assignée à l’accueil, la douceur, la maternité ou le silence.

Cette lecture ne prétend pas épuiser toutes les expériences contemporaines du genre. Elle travaille ici les polarités héritées des traditions bibliques, théologiques, psychanalytiques et philosophiques, en les ouvrant plutôt qu’en les fixant.

Clause anti-capture
Aucun pôle ne possède définitivement une fonction.
La parole peut être féminine.
La nuit peut être masculine.
La limite peut être féminine.
L’accueil peut être masculin.
La lumière peut être portée par une femme.
La gestation peut être portée par un homme.

2. Cadre biblique — image de Dieu, différence et interruption des hiérarchies

2.1. Genèse 1,27 — l’image de Dieu ne se laisse pas capturer par un seul pôle

Genèse 1,27 inscrit le masculin et le féminin dans le champ de l’image divine : l’humain est créé à l’image de Dieu, mâle et femelle. Voir : Genèse 1,27 — Bible Gateway.

Ce verset ne suffit pas à construire une anthropologie complète, mais il empêche déjà une monopolisation de l’image divine par un seul pôle. L’image de Dieu n’est pas possédée par le masculin seul, ni par le féminin seul. Elle traverse la différence, la relation, la co-présence et l’appel à l’autre.

L’image de Dieu ne se laisse pas capturer par un masculin seul, ni par un féminin seul.
Elle s’actualise dans une humanité différenciée, relationnelle, traversée.

2.2. Genèse 2 — vis-à-vis et sortie de la solitude

Genèse 2 a souvent été lu dans des régimes hiérarchiques : la femme vient après l’homme, à partir de lui, pour lui. Mais une lecture relationnelle peut souligner autre chose : l’humain ne peut pas être seul. Il a besoin d’un vis-à-vis, d’une altérité qui lui corresponde, non d’un prolongement instrumental.

La femme n’est pas un accessoire. Elle fait apparaître la relation comme condition de l’humain. Le masculin ne devient relationnel qu’en rencontrant une altérité qui n’est pas lui. Le féminin ne peut donc pas être réduit à ce qui complète l’homme ; il est apparition d’un sujet devant un autre sujet.

2.3. Galates 3,28 — interruption des hiérarchies d’accès au salut

Galates 3,28 affirme qu’en Christ il n’y a plus Juif ou Grec, esclave ou libre, homme et femme, car tous sont un. Voir : Galates 3,28 — Bible Gateway.

Ce texte ne doit pas être aplati en neutralisation des corps. Il ne dit pas que les différences vécues disparaissent. Il dit qu’aucune différence — ethnique, sociale ou sexuelle — ne peut devenir hiérarchie d’accès à Dieu.

Le Christ n’abolit pas la différence comme réalité vécue.
Il interdit qu’elle devienne structure de domination devant Dieu.

3. Masculin porteur du féminin

Un homme peut porter le féminin lorsqu’il accepte de ne pas se confondre avec la maîtrise.

Il ne devient pas “moins homme”. Il devient moins captif d’un masculin durci. Il découvre qu’une force sans réception devient vite prise, qu’une parole sans écoute devient bruit, qu’une protection sans tendresse devient enfermement.

3.1. Dimensions du féminin porté par un homme

Un homme porte le féminin lorsqu’il peut :

⬢ recevoir sans dominer ;

⬢ écouter sans corriger immédiatement ;

⬢ accueillir sans absorber ;

⬢ protéger sans enfermer ;

⬢ désirer sans capturer ;

⬢ aimer sans administrer ;

⬢ être vulnérable sans s’effondrer ;

⬢ soutenir sans posséder ;

⬢ laisser l’autre apparaître sans le ramener à lui ;

⬢ consentir à la Nox : ne pas tout savoir, ne pas tout exposer, ne pas tout contrôler ;

⬢ porter une gestation intérieure : pensée, prière, soin, création, patience.

Le féminin dans l’homme n’est pas une féminisation extérieure.
C’est la capacité du masculin à ne pas devenir prise.

3.2. Joseph — masculin de retrait, protection non possessive

Joseph peut être lu comme figure masculine porteuse de Nox : il reçoit, protège, se déplace, consent à ne pas être le centre. Il ne possède ni Marie, ni l’enfant, ni la mission. Il garde sans capturer.

Dans cette figure, le masculin n’est pas aboli. Il est désapproprié. Il devient portance, veille, patience, déplacement, protection non possessive.

3.3. Jésus — masculin désarmé, non captateur

Jésus ne détruit pas le masculin ; il le désarme.

Il touche sans posséder. Il accueille sans enfermer. Il pleure. Il laisse des femmes parler. Il accepte d’être touché, oint, interrogé. Il lave les pieds. Il donne son corps sans transformer son don en domination. Il refuse les modèles de pouvoir où les chefs commandent en maîtres.

Jésus manifeste une masculinité traversée par des dimensions que les codes virils dominants classent souvent comme faibles : compassion, larmes, soin, accueil, vulnérabilité, corps donné, service. Mais cette vulnérabilité n’est pas impuissance. Elle est puissance non captatrice.

Jésus ne montre pas un masculin moins fort.
Il montre un masculin qui ne confond plus force et possession.

3.4. Moïse — masculin traversé par la faille

Moïse n’est pas un pur maître de parole. Il résiste, hésite, dit qu’il ne sait pas parler, reçoit une mission qui le dépasse, délègue, traverse la peur et la fatigue.

Il porte un masculin fissuré par l’appel. Sa parole n’est pas auto-produite ; elle est reçue. Sa force vient aussi de sa faille.

3.5. David — masculin poétique, ambivalent, non idéalisable

David est une figure complexe : roi, guerrier, poète, musicien, pleurant, dansant, désirant, violent aussi. Il ne doit pas être idéalisé. Il montre plutôt qu’un masculin biblique peut être traversé par l’art, les larmes, la beauté, la faute, la repentance, la violence et la fragilité.

David empêche de réduire le masculin à un bloc univoque. Il est une configuration ambivalente, non un modèle pur.

4. Féminin porteur du masculin

Une femme peut porter le masculin lorsqu’elle assume parole, limite, décision, refus, protection, sortie, nomination.

Cela ne la rend pas “masculinisée” au sens pauvre. Cela signifie que le féminin n’est pas réduit à accueil, douceur, maternité ou disponibilité.

4.1. Dimensions du masculin porté par une femme

Une femme porte le masculin lorsqu’elle peut :

⬢ dire non ;

⬢ poser une limite ;

⬢ trancher ;

⬢ nommer ;

⬢ enseigner ;

⬢ initier ;

⬢ protéger activement ;

⬢ sortir d’une assignation ;

⬢ parler publiquement ;

⬢ refuser la disponibilité totale ;

⬢ porter une verticalité sans imiter le pouvoir masculin.

Le masculin dans la femme n’est pas masculinisation.
C’est la capacité du féminin à ne pas être confisqué comme pure disponibilité.

4.2. Déborah et Houlda — féminin prophétique et décisionnel

Déborah, juge et prophétesse, porte une parole publique, politique et spirituelle. Elle discerne, tranche, accompagne une décision collective. Elle n’est pas seulement figure d’accueil ; elle est figure d’autorité.

Houlda, consultée dans un moment décisif de redécouverte de la Loi, montre que la parole féminine peut être reconnue comme parole d’interprétation et d’autorité.

Ces figures empêchent de réduire le féminin biblique à silence, service ou maternité.

4.3. Ruth et Esther — initiative, stratégie, risque public

Ruth manifeste fidélité, déplacement, initiative, parole stratégique. Elle n’est pas passive. Elle agit dans les interstices d’un monde social structuré par la vulnérabilité, la parenté, la terre, la survie.

Esther porte une parole politique sous risque. Elle n’est pas seulement beauté ou figure de cour. Elle intervient dans un champ de pouvoir, de danger et de décision. Elle incarne un féminin capable de stratégie, d’exposition et de rupture.

4.4. Marie — Magnificat et féminin de renversement

Le Magnificat interdit de réduire Marie à une féminité silencieuse et docile. Marie y porte une parole de renversement : les puissants sont déposés, les humbles relevés, les affamés comblés, les riches renvoyés.

Le féminin marial n’est pas seulement accueil de l’Incarnation ; il est aussi lecture prophétique de l’histoire.

Marie ne doit pas devenir une statue contre Ève.
La Vierge ne doit pas devenir une arme contre la Vivante.
Le Magnificat rend à Marie une Lux prophétique : parole, discernement, renversement.

4.5. Marie Madeleine — parole pascale

Marie Madeleine reçoit et annonce. Dans la réception liturgique catholique récente, elle est honorée comme “apôtre des apôtres” ; le Vatican a élevé sa mémoire au rang de fête en 2016. Voir : Vatican, Mary Magdalene, apostle of the apostles.

Elle porte une parole pascale adressée aux apôtres. Elle voit, reçoit, annonce. Le féminin devient ici Phono et Lux : voix et manifestation.

5. Couple — lieu de circulation des polarités

Dans le couple, chacun peut porter pour l’autre une polarité qui ne lui appartient pas exclusivement.

L’homme peut apprendre à recevoir sans se sentir diminué. La femme peut poser une limite sans être jugée dure. L’homme peut soigner. La femme peut trancher. L’un peut porter Nox, l’autre Lux, puis les rôles se déplacent.

Une relation vivante ne fixe pas définitivement qui parle, qui reçoit, qui protège, qui désire, qui décide, qui porte. Elle fait circuler les polarités selon les moments, les blessures, les forces, les fatigues, les appels, les seuils.

Un couple respire lorsque les polarités circulent.
Il se rigidifie lorsque chacun est assigné à un rôle permanent.

Application directe au dossier : la morale cléricale devient réductrice lorsqu’elle parle du couple comme d’un objet à régler depuis l’extérieur, au lieu d’entendre le couple comme lieu de circulation interne, de parole et de discernement.

6. Jung — anima/animus : ressource et prudence

Jung fournit un vocabulaire classique pour penser l’habitation croisée : anima comme dimension féminine inconsciente de l’homme, animus comme dimension masculine inconsciente de la femme. Voir : EBSCO Research Starter — Anima and Animus.

Apport

Jung casse l’idée d’une psyché purement masculine chez l’homme ou purement féminine chez la femme. Il ouvre une lecture intérieure, symbolique, dynamique.

Chez l’homme, l’anima peut indiquer l’accès à l’affect, à l’imaginal, à la relation, à la sensibilité, à l’intériorité. Chez la femme, l’animus peut indiquer parole, logos, affirmation, décision, pensée structurante.

Limite

Jung doit être traité comme un outil symbolique, non comme une anthropologie définitive. Ses catégories peuvent rouvrir l’intériorité croisée, mais elles peuvent aussi reconduire les stéréotypes qu’elles prétendent dépasser : féminin = affect, masculin = logos ; féminin = réceptivité, masculin = volonté.

Jung est utile pour penser l’habitation croisée.
Il se rigidifie si anima et animus deviennent des essences fixes du féminin et du masculin.

7. Irigaray et Butler — différence nécessaire, binarisme empêché

7.1. Irigaray contre le faux neutre masculin

Luce Irigaray critique un ordre où le masculin se présente comme universel, tandis que le féminin devient miroir, manque, matière ou autre du même. L’Internet Encyclopedia of Philosophy note qu’An Ethics of Sexual Difference traite notamment de l’effacement du féminin dans la relation éthique entre hommes et femmes. Voir : Luce Irigaray — IEP.

Irigaray est utile ici pour briser le faux neutre : il ne suffit pas de dire “l’humain” si cet humain est déjà codé au masculin.

Mais elle impose aussi une vigilance : si l’homme prétend “porter le féminin” tout en continuant à le définir depuis lui, il ne le porte pas ; il l’absorbe.

Porter l’autre en soi ne signifie pas réduire l’autre à soi.
L’habitation intérieure ne doit pas devenir appropriation.

7.2. Butler contre le dualisme obligatoire

Judith Butler rappelle que l’altérité ne peut pas être entièrement enfermée dans la seule différence sexuelle masculin/féminin. Une lecture contemporaine doit donc utiliser Irigaray pour ouvrir la différence contre le faux neutre masculin, et Butler pour empêcher que cette ouverture se referme en dualisme obligatoire.

Irigaray ouvre la différence sexuelle contre l’universel masculin.
Butler empêche que cette différence devienne une prison binaire.

8. Buber et Levinas — l’autre ne devient jamais mon contenu

Martin Buber permet une formulation décisive : la relation vraie n’est pas Je-Cela, mais Je-Tu. L’autre ne doit pas devenir chose, fonction, miroir ou contenu intérieur. Même si je porte une dimension de l’autre en moi, l’autre réel reste devant moi, non absorbable.

Levinas radicalise ce point avec l’altérité du visage : l’autre m’interrompt, me déborde, résiste à ma prise. Mais ses formulations du féminin sont discutées par les féministes, car elles peuvent reconduire une assignation du féminin au mystère, à l’intériorité ou à l’accueil.

Usage dans ce complément :

Buber et Levinas empêchent que l’habitation croisée devienne appropriation.
Porter le féminin en soi ne dispense jamais de rencontrer des femmes comme sujets réels.
Porter le masculin en soi ne réduit jamais les hommes à une fonction intérieure.

9. Théologie féministe — Sophia, Dieu au féminin, ciel symbolique

Elizabeth Johnson, dans She Who Is, est une référence majeure pour ouvrir le langage de Dieu au féminin. Elle mobilise notamment Sophia comme figure biblique et théologique permettant de sortir d’un monopole masculin des noms divins. Voir une ressource de repérage : Elizabeth Johnson’s God-Talk — CBE International.

Tant que Dieu est nommé presque exclusivement au masculin — Père, Seigneur, Roi, Maître — le masculin est symboliquement élevé vers le ciel, tandis que le féminin risque d’être renvoyé à la terre, au corps, au service, à la maternité ou à l’accueil.

La théologie féministe ne demande pas seulement d’ajouter quelques images féminines décoratives. Elle déverrouille le ciel symbolique.

Tant que Dieu est nommé presque exclusivement au masculin, le féminin peut être honoré dans les discours tout en restant privé de ciel.

Sophia, Ruah, Shekhinah, Marie, l’Épouse du Cantique, Marie Madeleine : ces figures ouvrent des lignes où le féminin n’est pas seulement objet de protection ou de contrôle, mais parole, sagesse, présence, souffle, annonce, désir, discernement.

10. Sarah Coakley — désir, genre, Trinité, vulnérabilité

Sarah Coakley relie désir, genre, prière et Trinité. Son travail permet de penser les polarités de genre comme traversées par le désir, la vulnérabilité, la prière et la transformation du sujet. Voir extrait universitaire : Sarah Coakley, God, Sexuality and the Self — UNIFR.

Chez Coakley, la déprise n’est pas passivité molle. C’est une puissance spirituelle : consentir à ne pas maîtriser, laisser le désir être transformé, ouvrir un espace où la relation à Dieu déplace les configurations de pouvoir, de genre et de possession.

Application :

Le masculin se transforme lorsqu’il accepte la vulnérabilité.
Le féminin échappe à sa confiscation lorsqu’il cesse d’être assigné à la passivité.
La prière devient lieu où les polarités cessent d’être propriétés et deviennent passages.

11. Tina Beattie — Marie, Ève, Irigaray et catholicisme

Tina Beattie constitue un pont important entre catholicisme, féminisme, psychanalyse et Irigaray. Sa recherche doctorale porte sur la théologie et le symbolisme de la Vierge Marie en utilisant la théorie psycholinguistique d’Irigaray pour analyser les écrits chrétiens sur Marie et Ève. Voir : Tina Beattie — Roehampton.

Elle permet de relire une fracture décisive : Marie a souvent été utilisée contre Ève, la Vierge contre la Vivante, la pureté contre le désir, la maternité contre la parole. Beattie aide à défaire cette opposition.

Marie ne doit pas être le féminin purifié contre Ève.
Ève ne doit pas être le féminin suspect contre Marie.
Le féminin vivant doit pouvoir porter parole, désir, maternité possible, refus, sagesse, annonce et liberté.

12. Trinité — différence sans hiérarchie, relation sans fusion

La Trinité empêche de penser Dieu comme solitude souveraine. Dieu est relation : distinction sans séparation, unité sans fusion, circulation sans absorption, réception active, donation non possessive.

Cela ne signifie pas que Père = masculin, Esprit = féminin, Fils = médiation. Ce serait une capture nouvelle. Mais la Trinité permet de penser que l’unité vivante n’est pas identité homogène.

Si la relation est au cœur de Dieu, alors aucun pôle ne peut être divinisé comme centre solitaire. Masculin et féminin ne sont pas deux souverainetés opposées ; ils deviennent des modes relationnels capables de se recevoir sans s’annuler.

Une théologie trinitaire respirable ne produit pas des rôles rigides.
Elle aide à penser distinction sans hiérarchie, altérité sans domination, unité sans absorption.

13. Risques des pôles non traversés

13.1. Masculin sans féminin

Un masculin qui ne porte pas le féminin devient vite :

⬢ parole sans écoute ;

⬢ loi sans gestation ;

⬢ lumière sans nuit ;

⬢ décision sans compassion ;

⬢ protection sans tendresse ;

⬢ force sans vulnérabilité ;

⬢ autorité sans réception ;

⬢ nom sans reste ;

⬢ doctrine sans corps.

C’est l’une des matrices du cléricalisme dur : une parole masculine qui croit pouvoir porter la loi, le nom, le sens et la pureté, sans être intérieurement travaillée par l’écoute, la vulnérabilité et la réception.

13.2. Féminin sans masculin

Un féminin privé de parole, limite et refus peut être capturé en :

⬢ accueil sans limite ;

⬢ douceur sans refus ;

⬢ maternité sans parole ;

⬢ disponibilité sans seuil ;

⬢ soin sans droit de retrait ;

⬢ corps sans droit de nommer ;

⬢ silence spiritualisé ;

⬢ consentement présumé.

Le féminin ne devient pas libre “grâce au masculin”. Il respire lorsqu’il n’est pas interdit de parole, de limite, de décision, de refus, de sortie et de nomination.

Il faut que le masculin cesse d’être un pouvoir sans réception, et que le féminin cesse d’être une réception sans pouvoir.

14. Lecture T^

En T^, masculin et féminin ne sont pas des essences closes. Ce sont des configurations locales, des régimes de portance, des polarités relationnelles, des modes d’apparition du vivant.

T^ empêche trois captures :

⬢ Capture essentialiste : l’homme serait naturellement ceci, la femme naturellement cela.

⬢ Capture neutralisante : masculin et féminin ne voudraient plus rien dire.

⬢ Capture hiérarchique : l’un serait plus proche de Dieu, de la parole, de l’autorité ou du gouvernement.

T^ maintient la co-présence sans fusion :

Masculin et féminin se portent mutuellement sans se totaliser.

15. Lecture Q^

Q^ lit masculin et féminin comme branches d’actualisation, non comme identités fermées.

Chez un homme, la branche féminine peut s’actualiser dans :

⬢ tendresse ;

⬢ écoute ;

⬢ soin ;

⬢ patience ;

⬢ fécondité créative ;

⬢ prière ;

⬢ vulnérabilité ;

⬢ capacité de recevoir ;

⬢ protection non possessive ;

⬢ rapport à la Nox.

Chez une femme, la branche masculine peut s’actualiser dans :

⬢ parole publique ;

⬢ refus ;

⬢ décision ;

⬢ enseignement ;

⬢ prophétie ;

⬢ combat ;

⬢ direction ;

⬢ coupure ;

⬢ nomination ;

⬢ protection active.

Mais ces branches ne sont pas des propriétés exclusives. Elles circulent, se composent, se déplacent.

Masculin et féminin sont des branches d’actualisation du vivant, non des prisons identitaires.

16. Lecture MNL^

16.1. Materia

Materia est portance : corps, présence, terre, mémoire, accueil, forme, stabilité.

Un homme peut porter Materia lorsqu’il nourrit, soutient, stabilise, accueille, donne une présence fiable.

Une femme peut porter Materia sans être réduite à la maternité biologique ou à la disponibilité corporelle.

16.2. Nox

Nox est retrait, nuit, secret, gestation, patience, non-savoir.

Un homme porte Nox lorsqu’il accepte de ne pas tout contrôler, de ne pas tout exposer, de laisser mûrir.

Une femme porte Nox lorsque sa réserve n’est pas silence imposé, mais puissance de profondeur et de non-disponibilité.

16.3. Lux

Lux est apparition, parole, décision, mise en lumière, discernement.

Une femme porte Lux lorsqu’elle parle, tranche, enseigne, révèle, annonce.

Un homme porte Lux sans domination lorsque sa lumière révèle sans inspecter, éclaire sans capturer.

Materia, Nox et Lux traversent les sexes sans s’y enfermer.

17. Lecture MCPP^

Dans MCPP^ :

⬢ Phono : voix, souffle, parole, appel ;

⬢ Photon : visibilité, apparition, regard, révélation ;

⬢ Materia : corps, forme, geste, seuil ;

⬢ Gravitation : attracteurs symboliques qui courbent les rôles.

La tradition cléricale a souvent réparti les axes ainsi :

⬢ homme = Phono public, parole autorisée ;

⬢ femme = Materia visible, corps interprété ;

⬢ homme = Lux doctrinale ;

⬢ femme = Nox silencieuse ;

⬢ homme = gravité institutionnelle ;

⬢ femme = périphérie affective.

La lecture MCPP^ déverrouille cette répartition.

Un homme peut porter une Nox féconde, une Materia tendre, une Phono douce.

Une femme peut porter une Phono prophétique, une Lux tranchante, une gravitation structurante.

Le féminin ne doit pas être seulement vu ; il doit parler.
Le masculin ne doit pas seulement parler ; il doit apprendre à recevoir.

18. Application à l’Église cléricale

Le cléricalisme peut être lu comme un masculin institutionnel non traversé par son féminin interne.

Il parle beaucoup, reçoit peu. Il nomme beaucoup, écoute peu. Il protège parfois, mais enferme. Il éclaire, mais inspecte. Il enseigne, mais peine à être enseigné par les corps, les femmes, les couples, les victimes, les laïcs.

Inversement, les femmes et les laïcs sont souvent assignés à une forme de féminin institutionnel : accueil, service, patience, silence, soutien, transmission invisible, sans accès équivalent à la parole, à la décision, à la nomination.

Le problème n’est pas seulement que le clergé est masculin.
Le problème est que l’institution produit souvent un masculin sans réception, et un féminin sans droit à la parole, au refus et à la décision.

19. Application au plaisir, au désir et au couple

Le désir lui-même peut être lu comme croisement des polarités.

Un désir durci en masculin sans féminin veut prendre, atteindre, obtenir, conclure.

Un désir privé de masculin intérieur peut ne pas oser parler, dire non, poser seuil, nommer l’inconfort, refuser un geste.

Une relation respirable permet que les polarités circulent :

⬢ l’un désire, mais écoute ;

⬢ l’autre reçoit, mais peut refuser ;

⬢ l’un parle, mais ne capture pas ;

⬢ l’autre se tait parfois, mais n’est pas réduit au silence ;

⬢ la limite peut venir de l’un ou de l’autre ;

⬢ l’initiative peut venir de l’un ou de l’autre ;

⬢ la tendresse peut être masculine ;

⬢ la décision peut être féminine.

La relation vivante commence lorsque parole, réception, limite et désir ne sont plus assignés une fois pour toutes.

20. Synthèse polémique

Une Église déséquilibrée distribue les pôles :

⬢ aux hommes : parole, loi, décision, sacré public ;

⬢ aux femmes : accueil, soin, corps, transmission invisible ;

⬢ aux clercs : nommer ;

⬢ aux laïcs : recevoir ;

⬢ aux couples : être interprétés ;

⬢ aux victimes : attendre d’être crues.

Une Église plus respirable devrait permettre :

⬢ aux hommes de recevoir ;

⬢ aux femmes de nommer ;

⬢ aux clercs d’écouter ;

⬢ aux laïcs de discerner ;

⬢ aux couples de parler depuis leur expérience ;

⬢ aux victimes d’interrompre la protection institutionnelle ;

⬢ au masculin d’être traversé par la vulnérabilité ;

⬢ au féminin d’être traversé par la limite et la parole.

21. Conclusion

L’enjeu n’est pas que l’homme devienne féminin ni que la femme devienne masculine.

L’enjeu est que personne ne soit enfermé dans un pôle unique.

Un homme peut recevoir, attendre, porter, pleurer, soigner, sans perdre sa force. Une femme peut parler, trancher, refuser, nommer, protéger, sans perdre sa profondeur.

Le vivant commence là où les polarités cessent d’être des prisons et redeviennent des passages.

Le masculin cesse de se durcir en prise lorsqu’il accepte accueil, écoute, vulnérabilité, gestation et non-maîtrise.
Le féminin respire lorsqu’il n’est pas interdit de parole, de limite, de décision, de refus, de sortie et de nomination.
Masculin et féminin ne sont pas des murs.
Ce sont des seuils, des flux, des puissances de relation, des manières de porter l’autre sans le posséder.

Bibliographie commentée et liens

Sources bibliques

⬢ Genèse 1,27 — humain créé à l’image de Dieu, mâle et femelle.

Lien : https://www.biblegateway.com/passage/?search=Genesis+1%3A27&version=NIV

⬢ Genèse 2 — vis-à-vis, altérité, non-solitude.

Lien : https://www.biblegateway.com/passage/?search=Genesis+2&version=NIV

⬢ Galates 3,28 — interruption baptismale des hiérarchies d’accès au salut.

Lien : https://www.biblegateway.com/passage/?search=Galatians+3%3A28&version=NIV

⬢ Luc 1,46-55 / Magnificat — féminin prophétique, parole de renversement.

Lien : https://www.biblegateway.com/passage/?search=Luke+1%3A46-55&version=NIV

⬢ Jean 20 — Marie Madeleine témoin et annonciatrice pascale.

Lien : https://www.biblegateway.com/passage/?search=John+20&version=NIV

Références chrétiennes et catholiques

⬢ Vatican — Mary Magdalene, apostle of the apostles

Élévation de la mémoire de Marie Madeleine au rang de fête en 2016. Lien : https://press.vatican.va/content/salastampa/en/bollettino/pubblico/2016/06/10/160610c.html

⬢ *Elizabeth A. Johnson, She Who Is***

Dieu au féminin, Sophia, critique du monopole masculin du langage divin. Ressource de repérage : https://www.cbeinternational.org/resource/elizabeth-johnsons-god-talk-thirty-years-later-a-critique/

⬢ *Sarah Coakley, God, Sexuality and the Self***

Désir, genre, prière, Trinité, transformation du sujet. Extrait universitaire : https://www.unifr.ch/orthodoxia/de/assets/public/Lehre/HS2019%20-%20Gender/Coakley_Auszug.pdf

⬢ Tina Beattie

Marie, Ève, Irigaray, catholicisme, symbolique féminine. Profil académique : https://pure.roehampton.ac.uk/portal/en/persons/tina-beattie/

⬢ *Tina Beattie, New Catholic Feminism***

Genre, catholicisme, psychanalyse, théologie, Irigaray. Page livre : https://books.google.com/books/about/The_New_Catholic_Feminisim.html?id=8mJcYQbBWi0C

⬢ *Prudence Allen, The Concept of Woman***

Histoire philosophique de la notion de femme dans la tradition occidentale. Usage : situer les constructions anciennes et médiévales du féminin.

⬢ Kari Elisabeth Børresen

Théologie, genre, anthropologie chrétienne. Usage : situer historiquement les modèles chrétiens de différence sexuelle.

⬢ *Jean-Paul II, Mulieris dignitatem***

Texte important sur dignité des femmes et vocation féminine, à utiliser avec discernement : ressource réelle, mais risque d’essentialisation du “génie féminin”. Lien : https://www.vatican.va/content/john-paul-ii/en/apost_letters/1988/documents/hf_jp-ii_apl_19880815_mulieris-dignitatem.html

Références philosophiques, psychanalytiques et féministes

⬢ C. G. Jung — anima / animus

Habitation psychique croisée, à utiliser comme outil symbolique et non comme anthropologie définitive. Ressource de repérage : https://www.ebsco.com/research-starters/psychology/anima-and-animus

⬢ Luce Irigaray

Différence sexuelle, critique du phallocentrisme, éthique de deux sujets. Lien : https://iep.utm.edu/irigaray/

⬢ Judith Butler

Critique des binarismes obligatoires et des catégories de genre fermées. Usage : empêcher que la différence sexuelle ne se referme en dualisme total.

⬢ *Martin Buber, Je et Tu***

Relation sans objectivation : l’autre n’est pas contenu intérieur ou fonction.

⬢ Emmanuel Levinas

Visage, altérité, non-capture ; à utiliser avec prudence critique sur ses formulations du féminin.

⬢ *Grace Jantzen, Becoming Divine***

Devenir, natalité, philosophie féministe de la religion, critique des théologies mortifères.

⬢ Audre Lorde

Érotique, puissance, savoir incarné, refus de la réduction du vivant à la norme.

⬢ Stanford Encyclopedia of Philosophy — Feminist Philosophy of Religion

Repère académique pour les enjeux contemporains de genre, corps, langage religieux et pouvoir symbolique. Lien : https://plato.stanford.edu/entries/feminist-religion/