Fragment Labo · 2026-05-24

Deux colonnes, deux tables ? YHWH / Asherah ?

Dossier Q^ sur la nu?e, le feu, les tables, l?arche, la Shekhinah, la Sagesse et les migrations de fonctions.

Deux colonnes, deux tables ? YHWH / Asherah ?
Sommaire78 repères

Deux colonnes, deux tables — YHWH / Asherah ?

Dossier thématique expert++++

Ce fichier reprend et approfondit le fil consacré à la présence de YHWH au désert avec Moïse, à la colonne de nuée et de feu, aux deux tables de la Loi, puis à l’hypothèse ouverte d’une résonance possible avec le dossier ancien de « YHWH et son Asherah ». Le fil n’est pas traité comme une démonstration fermée, mais comme une cartographie de champ : données textuelles, épigraphiques, historico-critiques, philologiques, féministes, herméneutiques et morphodynamiques.

L’enjeu n’est pas d’affirmer :

les deux colonnes = YHWH et Asherah ;
les deux tables = YHWH et Asherah.

L’enjeu est plus fin :

que devient le deux lorsque le texte biblique tend vers l’Un ?
que deviennent les fonctions d’une ancienne présence féminine, latérale, portante, végétale ou cultuelle lorsque son nom est combattu, déplacé ou rendu non dicible ?
les motifs de la nuée, du feu, des tables, de l’arche, de la tente, de la Shekhinah ou de la Sagesse peuvent-ils être interrogés comme lieux de migration fonctionnelle plutôt que comme simples remplacements ?

Figure d’étude

Deux colonnes, deux tables — hypothèses, traces, résonances
Deux colonnes, deux tables — hypothèses, traces, résonances

Figure : schéma de lecture non binaire. Les deux colonnes et les deux tables ne sont pas posées comme preuves directes d’un couple YHWH–Asherah, mais comme zones de questionnement : suppression, absorption, migration, redistribution des fonctions.

1. Noyau biblique : la présence-colonne au désert

1.1. Le texte de base

Le motif principal apparaît dans Exode 13,21-22 : YHWH marche devant Israël dans une colonne de nuée le jour et une colonne de feu la nuit, pour guider le peuple et rendre la marche possible. Le vocabulaire hébreu mobilise notamment :

⬢ ʿammûd : colonne, pilier, forme dressée ;

⬢ ʿānān : nuée, enveloppement, opacité atmosphérique ;

⬢ ʾēš : feu, lumière, chaleur, intensité ;

⬢ kabod : gloire, densité rayonnante de la présence ;

⬢ mishkan : demeure, tabernacle, habitation mobile.

La colonne est donc une forme paradoxale : un pilier fait d’instabilité. Elle se dresse, mais elle n’est ni pierre ni statue. Elle oriente, mais elle n’est pas possédable. Elle manifeste une présence, mais sous la forme d’une atmosphère et d’une intensité.

1.2. Les grandes fonctions de la colonne

La colonne agit selon plusieurs régimes :

Guide

Elle précède Israël dans le désert. Elle rend possible le passage hors d’Égypte, non par une carte totale, mais par une orientation locale.

Écran protecteur

En Exode 14, la colonne passe entre Israël et l’armée égyptienne. Elle n’est plus seulement devant ; elle se déplace derrière ou entre. Elle devient interposition, écran, protection par opacité.

Théophanie

Au Sinaï, la nuée, le feu, la montagne et la gloire participent d’un grand régime théophanique. La présence se manifeste en se voilant.

Interface de parole

En Exode 33, la colonne de nuée descend à l’entrée de la tente lorsque YHWH parle avec Moïse. Elle devient seuil de parole : visible au peuple, mais liée à une médiation spécifique.

Présence sanctuarisée

En Exode 40, la nuée couvre la tente de la Rencontre et la gloire remplit le tabernacle. La présence du désert se déplace vers le sanctuaire mobile.

Rythme temporel

En Nombres 9,15-23, la nuée règle les départs et les haltes. Quand la nuée se lève, Israël part ; quand elle demeure, Israël campe. La colonne n’est pas seulement spatiale ; elle règle le temps collectif.

2. La colonne comme forme non idolâtrique

La colonne rend Dieu visible sans produire une image de Dieu. Elle est donc proche d’un régime aniconique : présence perceptible, mais non représentable comme corps divin.

Elle n’est pas statue. Elle n’est pas idole. Elle n’est pas objet manipulable. Elle n’est pas possession du peuple. Elle est manifestation mobile, verticale, atmosphérique et lumineuse.

Cette logique est capitale : la présence divine devient sensible sans devenir capturable. Le divin se donne comme orientation, protection et rythme, non comme chose possédée.

3. Deux colonnes ou une seule présence à deux régimes ?

La tradition peut lire le motif de plusieurs manières :

3.1. Lecture unitaire

Une seule présence divine change d’apparence : nuée visible de jour, feu visible de nuit. Le feu serait alors l’intérieur lumineux de la nuée ou sa modalité nocturne.

3.2. Lecture dyadique

Deux colonnes ou deux modalités distinctes accompagnent le peuple : une colonne de nuée et une colonne de feu. Cette lecture garde davantage l’impression d’une double présence coordonnée.

3.3. Lecture oscillante Q^

Le texte n’a pas besoin d’être forcé vers l’un ou vers le deux. L’instabilité elle-même est signifiante : la présence est une, mais non homogène ; elle se donne comme double régime d’apparition.

La question devient :

la tradition finale cherche-t-elle à replier une pluralité plus ancienne dans une présence yahwiste unique, tout en conservant des traces de doublement ?

4. Les deux tables : alliance, double témoin, dépôt du deux

Les deux tables de la Loi apparaissent notamment en Exode 31–34 et en Deutéronome 4–10. Elles sont en pierre, inscrites, brisées, puis réécrites et déposées dans l’arche.

4.1. Lecture juridique et covenantale

Une lecture académique classique rapproche les deux tables des pratiques de traité du Proche-Orient ancien : deux exemplaires, deux témoins, deux partenaires, dépôt devant la divinité ou dans un lieu sacré.

Dans cette lecture, les deux tables ne représentent pas YHWH et Asherah. Elles matérialisent plutôt l’alliance entre YHWH et Israël.

4.2. Lecture morphologique

Mais la double table reste une forme symbolique forte :

⬢ deux pierres ;

⬢ deux supports ;

⬢ deux témoins ;

⬢ deux faces possibles ;

⬢ parole et matière ;

⬢ écriture et dépôt ;

⬢ brisure et réinscription ;

⬢ alliance et transport.

Le deux n’est pas supprimé. Il est déplacé dans la matérialité de l’alliance.

4.3. Hypothèse ouverte

La question devient :

si le deux ne peut plus être pensé comme pluralité divine explicite, est-il déplacé vers la pierre, l’écriture, l’arche, la tente, le témoignage, l’alliance ?

5. Römer : désert, origine de YHWH, monothéisation

5.1. Le désert comme matrice théologique

Chez Thomas Römer, les traditions de l’Exode et du désert ne sont pas des souvenirs simples. Elles résultent d’une construction littéraire, théologique et mémorielle. Le désert devient un lieu d’origine : origine du peuple, de la Loi, de la médiation mosaïque, mais aussi lieu où YHWH apparaît comme Dieu qui conduit hors de l’État, hors du temple fixe, hors de la monarchie.

La colonne appartient à cette logique : elle est présence de YHWH dans un espace pré-monarchique, mobile, non institutionnel au sens royal.

5.2. La Loi hors palais

Römer insiste sur une forme de révolution théologique : la Loi n’est pas donnée par un roi dans un palais, mais par YHWH à Moïse dans le désert. Le désert déplace la source d’autorité : elle ne vient pas d’un appareil étatique, mais d’une théophanie mobile.

La colonne peut ainsi être lue comme verticalité non impériale : elle conduit sans palais, sans pyramide, sans statue royale.

5.3. YHWH et les fonctions absorbées

Dans ses travaux sur YHWH, les déesses et le mal, Römer pose une question décisive : lorsque YHWH devient le seul Dieu, il doit intégrer des fonctions autrefois distribuées entre plusieurs puissances divines ou semi-divines. Le monothéisme n’est donc pas seulement soustraction ; il est aussi concentration de fonctions.

Cette idée rejoint directement l’hypothèse Q^ :

la monothéisation n’efface peut-être pas seulement Asherah ; elle redistribue aussi ses fonctions dans des formes acceptables à l’intérieur du champ yahwiste.

6. Jeon : développement littéraire du motif colonne-nuée-feu

Jaeyoung Jeon propose une lecture particulièrement importante : le motif de la colonne de nuée et de feu serait un stade tardif du développement littéraire de la guidance divine au désert.

La progression reconstruite peut être résumée ainsi :

⬢ un guide humain, Hobab, fils de Réuel ;

⬢ l’arche et la nuée ;

⬢ la nuée et le feu sur le tabernacle ;

⬢ YHWH dans la nuée et le feu ;

⬢ YHWH lui-même dans la colonne de nuée et de feu.

La colonne serait donc une condensation rédactionnelle. Elle rassemble plusieurs motifs : guide, arche, nuée, feu, tabernacle, présence divine.

Question Q^ :

si la colonne est une cristallisation tardive, quelles fonctions anciennes y sont condensées ? seulement la guidance ? ou aussi des fonctions de support sacré, de protection, d’enveloppement, d’habitation, éventuellement proches du champ asheratique ?

7. YHWH et son Asherah : dossier épigraphique

7.1. Kuntillet ʿAjrud et Khirbet el-Qom

Les inscriptions de Kuntillet ʿAjrud et Khirbet el-Qom sont décisives. Elles attestent des formules associant YHWH à « son Asherah » ou mentionnant une bénédiction par YHWH et son Asherah.

Ces inscriptions n’imposent pas une lecture unique. Elles ouvrent plusieurs possibilités :

⬢ Asherah comme déesse associée à YHWH ;

⬢ Asherah comme objet cultuel appartenant à YHWH ;

⬢ Asherah comme poteau, arbre ou symbole ;

⬢ Asherah comme hypostase ;

⬢ Asherah comme sanctuaire ou marqueur cultuel ;

⬢ Asherah comme support de bénédiction.

7.2. Ambivalence productive

Cette ambivalence est fondamentale. Asherah est intéressante précisément parce qu’elle oscille entre :

⬢ personne divine ;

⬢ objet sacré ;

⬢ arbre ou poteau ;

⬢ support ;

⬢ présence latérale ;

⬢ bénédiction ;

⬢ proximité du sanctuaire.

Elle n’est donc pas seulement un nom de déesse. Elle devient un champ fonctionnel.

8. Asherah dans la Bible : interdiction, polémique, proximité de l’autel

La Bible hébraïque combat souvent l’Asherah ou les Asherim. Un passage clé est Deutéronome 16,21, qui interdit de planter une Asherah, de quelque arbre que ce soit, près de l’autel de YHWH.

Cette interdiction est capitale : elle suggère que l’Asherah pouvait être associée spatialement à l’autel de YHWH. Le problème n’est pas abstrait ; il concerne une présence installée près du culte yahwiste.

On retrouve aussi des passages liés à l’Asherah dans :

⬢ 1 Rois 15,13 ;

⬢ 2 Rois 21,7 ;

⬢ 2 Rois 23,6-7 ;

⬢ des textes prophétiques liés aux cultes sous les arbres ou à la Reine du Ciel.

La réforme josianique et les rédactions deutéronomistes semblent travailler à supprimer ces formes de culte. Mais Q^ demande :

supprimer un objet ou un nom supprime-t-il les fonctions qu’il portait ?

9. Hypothèse centrale : non disparition, mais migration fonctionnelle

La proposition la plus féconde n’est pas :

Asherah est cachée directement dans la colonne ou les tables.

Mais :

les fonctions associées au champ Asherah — portance, support, arbre, verticalité, proximité, bénédiction, habitation, enveloppement — peuvent avoir été déplacées, redistribuées ou transmuées dans d’autres dispositifs autorisés : nuée, arche, tente, tables, Torah, Sagesse, Shekhinah.

9.1. Migration possible des fonctions

Champ Asherah possibleDispositifs yahwistes possibles
arbre / poteaucolonne de nuée et feu, verticalité non matérielle
support sacrétables, arche, tente
présence latérale auprès de l’autelprésence sur la tente, au-dessus de l’arche
fécondité / bénédictionalliance, Torah, sagesse, vie
enveloppementnuée, Shekhinah
habitationmishkan, tabernacle
féminin divin ou quasi-divinSagesse, Shekhinah, Sion/Jérusalem personnifiée

Cette hypothèse ne prouve pas une identité. Elle ouvre une cartographie des transformations.

10. Les deux colonnes relues en Q^

10.1. Nuée

La nuée n’est pas seulement absence de lumière. Elle est :

⬢ voile ;

⬢ enveloppement ;

⬢ protection ;

⬢ présence non capturable ;

⬢ habitation atmosphérique ;

⬢ écran ;

⬢ rythme des haltes et départs ;

⬢ Nox active.

Question ouverte :

la nuée reprend-elle certaines fonctions du champ asheratique : protection, support, habitation, proximité, portance ?

10.2. Feu

Le feu n’est pas seulement virilité lumineuse ou commandement. Il est :

⬢ lumière nocturne ;

⬢ guidance ;

⬢ chaleur ;

⬢ manifestation ;

⬢ intensité ;

⬢ Lux traversé par Nox.

Question ouverte :

le feu yahwiste est-il une intensité différenciante qui ne se donne jamais sans enveloppement, sans nuée, sans support ?

10.3. Une présence non homogène

La colonne n’autorise pas un schéma simple :

YHWH = feu ; Asherah = nuée.

Ce serait une réduction. Q^ maintient plutôt :

la colonne est une présence yahwiste finale, mais cette présence reste biface, non homogène, traversée par des fonctions de voile, d’éclat, de portance et de guidance.

11. Les deux tables relues en Q^

11.1. La pierre comme support de parole

Les tables sont pierre écrite. Elles ne sont pas seulement contenu doctrinal ; elles sont support matériel du lien.

Elles articulent :

⬢ parole et matière ;

⬢ feu du Sinaï et pierre ;

⬢ commandement et dépôt ;

⬢ alliance et transport ;

⬢ brisure et réécriture ;

⬢ visibilité et retrait dans l’arche.

11.2. Le deux déplacé

La double table peut être lue comme lieu où le deux est déplacé depuis le plan divin explicite vers le plan de l’alliance :

⬢ YHWH / Israël ;

⬢ parole / pierre ;

⬢ don / réponse ;

⬢ copie / témoin ;

⬢ dépôt / transport ;

⬢ écriture / arche.

Question ouverte :

le deux, interdit ou instable sur le plan du divin, est-il conservé comme structure de l’alliance ?

12. Arche et tabernacle : architectures de contenance

L’arche contient les tables. La tente contient l’arche. La nuée couvre la tente. La gloire remplit la demeure. Le camp entoure la demeure. Le désert porte le camp.

Cette structure est une série de matrices emboîtées :

désert → camp → tente → arche → tables → écriture → alliance → présence.

Dans cette série, la question Asherah devient :

le féminin divin effacé revient-il moins comme personnage que comme architecture de contenance ?

Autrement dit : non pas Asherah comme « épouse cachée » directement représentée, mais Asherah comme champ de portance redistribué dans les formes : tente, coffre, nuée, pierre, habitation.

13. Lectures féministes et herméneutiques

13.1. Luce Irigaray

Irigaray n’est pas une spécialiste de l’Israël ancien. Mais elle est centrale pour penser la question du féminin divin comme condition symbolique. Pour elle, l’absence d’un horizon divin féminin enferme le féminin dans une position de support non reconnu ou d’altérité appropriée.

Résonance avec notre dossier :

si le Dieu officiel devient exclusivement masculin dans son langage dominant, que devient la médiation symbolique du féminin ?

Irigaray permet d’interroger Asherah non seulement comme figure historique, mais comme perte de médiation : une culture peut-elle faire porter le féminin tout en lui retirant le nom divin ?

13.2. Tikva Frymer-Kensky

Frymer-Kensky ouvre la question de ce qui vient après les déesses : quand les déesses disparaissent ou sont marginalisées, leurs fonctions passent-elles vers les femmes bibliques, la Sagesse, Sion, la Torah, la présence, la maternité symbolique ?

Résonance :

la disparition des déesses ne produit pas forcément un vide ; elle produit des déplacements.

13.3. Phyllis Trible

Trible propose une lecture féministe attentive aux textes, aux voix effacées et aux structures patriarcales. Elle aide à lire non seulement ce que le texte dit, mais ce qu’il porte comme tension, blessure, reste ou résistance.

Résonance :

les formes féminines ou portantes peuvent survivre à l’intérieur même des textes qui les disciplinent.

13.4. Susan Ackerman

Ackerman travaille les déesses, les femmes et les pratiques religieuses populaires en Israël et Juda. Elle rappelle que la religion biblique officielle ne recouvre pas toute la religion vécue : cultes domestiques, arbres, Reine du Ciel, rituels féminins, gestes de bénédiction.

Résonance :

Asherah n’est pas seulement une idée théologique ; elle touche à des lieux, gestes, objets, femmes, familles et pratiques.

13.5. Judith Hadley

Hadley analyse précisément la question : Asherah était-elle une déesse hébraïque, une partenaire de Dieu, ou un objet de culte ? Sa force est de maintenir l’ambivalence au lieu de la résoudre trop vite.

Résonance :

Asherah oscille entre présence personnelle et support matériel ; cette oscillation résonne avec colonnes, tables, arche, tente.

13.6. Peggy Day

Peggy Day invite à la prudence : ne pas réduire les déesses bibliques à la fertilité, à la sexualité ou à des clichés sur les cultes de fécondité. Le féminin divin ne doit pas être naturalisé.

Résonance :

Asherah peut être végétale sans être réduite à la nature ; portante sans être enfermée dans la maternité ; féminine sans être essentialisée.

13.7. Rosemary Radford Ruether et Elizabeth Johnson

Ruether et Johnson prolongent le dossier en théologie féministe chrétienne : critique du langage exclusivement masculin de Dieu, reconstruction symbolique, pluralité des noms divins, justice du langage théologique.

Résonance :

nommer Dieu n’est jamais neutre ; la disparition ou l’interdiction des noms féminins modifie le champ de subjectivation, de représentation et de relation au sacré.

14. Sagesse, Shekhinah, Torah : lieux possibles de migration

14.1. Hokhmah / Sophia

La Sagesse personnifiée, notamment en Proverbes 8, n’est pas Asherah. Mais elle peut reprendre certaines fonctions féminines de médiation : proximité avec Dieu, antériorité, ordre du monde, appel, joie créatrice.

Question :

Sophia/Hokhmah est-elle un lieu où un féminin divin non autorisé comme déesse revient comme personnification sapientiale ?

14.2. Shekhinah

La Shekhinah, surtout dans les développements rabbiniques et mystiques, désigne la présence divine habitante. Elle peut prendre des résonances féminines : présence exilée, accompagnante, immanente.

Question :

la Shekhinah est-elle une forme non polythéiste de retour de fonctions féminines : habitation, proximité, accompagnement, souffrance avec Israël ?

14.3. Torah

La Torah peut être pensée comme écriture, sagesse, chemin, épouse symbolique, arbre de vie. Elle peut aussi fonctionner comme migration du support sacré : non plus arbre/poteau interdit, mais parole écrite, transmise, portée.

Question :

l’arbre interdit d’Asherah est-il partiellement transmué en arbre de vie scripturaire, en Torah portée, étudiée, habitée ?

15. MNL^ : Materia, Nox, Lux

Une lecture MNL^ évite de dire :

YHWH = Lux masculin ; Asherah = Nox/Materia féminin.

Ce serait trop simple.

Le texte final fait de YHWH un champ qui absorbe Materia, Nox et Lux :

⬢ Materia : désert, pierre, montagne, arche, tente, camp ;

⬢ Nox : nuée, retrait, voile, obscurité, non-capture ;

⬢ Lux : feu, parole, Loi, révélation, guidance.

Asherah, comme champ résiduel ou effacé, résonne surtout avec certaines fonctions Materia-Nox : support, arbre, portance, habitation, enveloppement, bénédiction. Mais elle ne doit pas être enfermée là : elle peut aussi rayonner, bénir, apparaître, porter son propre Lux.

Question MNL^ :

lorsque YHWH devient seul, comment les fonctions Materia, Nox et Lux sont-elles redistribuées ?

16. Q^ : cartographie globale du champ

Q^FACT — noyaux factuels

⬢ Exode met en scène une colonne de nuée et de feu.

⬢ La tradition biblique connaît deux tables de la Loi.

⬢ Les inscriptions de Kuntillet ʿAjrud et Khirbet el-Qom associent YHWH à « son Asherah ».

⬢ Les textes deutéronomistes combattent les Asherim.

⬢ Le motif de la colonne peut être lu comme développement littéraire tardif.

⬢ Le monothéisme biblique est un processus historique et rédactionnel, non un bloc initial homogène.

Q^TEXT — texte

Le texte final ne nomme pas Asherah dans l’Exode. Mais il multiplie les formes de présence : nuée, feu, pierre, arche, tente, gloire, parole, dépôt.

Q^HIST — histoire des religions

Israël ancien évolue dans un monde ouest-sémitique où circulent El, Baal, YHWH, Asherah, Astarté, la Reine du Ciel et d’autres figures ou fonctions.

Q^FEM — lectures féministes

Les chercheuses féministes et les philosophes du féminin divin interrogent l’effacement des déesses, la masculinisation du langage de Dieu, la migration du féminin vers des figures secondaires, poétiques ou symboliques.

Q^MORPH — formes

⬢ deux colonnes : double apparition ;

⬢ deux tables : double dépôt ;

⬢ nuée : enveloppement ;

⬢ feu : révélation ;

⬢ arche : contenant ;

⬢ tente : habitation ;

⬢ pierre : parole matérialisée ;

⬢ Asherah : support interdit / champ de portance.

Q^BRANCH — branches ouvertes

⬢ Tout est yahwiste dans le texte final.

⬢ Le texte final condense des couches plus anciennes.

⬢ Asherah comme déesse a pu être associée à YHWH.

⬢ Asherah comme objet/support a été combattue.

⬢ Certaines fonctions asheratiques peuvent migrer vers des supports autorisés.

⬢ La Sagesse, la Shekhinah, la Torah, Sion ou la nuée peuvent être interrogées comme lieux de reconfiguration.

⬢ Les deux colonnes et deux tables ne prouvent pas, mais permettent de poser la question du deux sous le un.

17. Hypothèse finale ouverte

Les deux colonnes et les deux tables ne démontrent pas directement une présence cachée d’Asherah dans l’Exode. Mais elles appartiennent à un champ de formes doubles, portantes, verticales, matérielles et mobiles où se joue la reconfiguration de la présence divine.

La colonne garde le double en apparition :

nuée / feu ;
voile / éclat ;
protection / guidance ;
Nox / Lux ;
présence / non-capture.

Les tables gardent le double en dépôt :

pierre / parole ;
témoin / alliance ;
écriture / arche ;
brisure / réécriture ;
don / réponse.

Le dossier YHWH–Asherah permet alors d’ouvrir une question non binaire :

quand Asherah est combattue comme nom, objet ou présence latérale, ses fonctions disparaissent-elles vraiment ? Ou migrent-elles vers la nuée, l’arche, la tente, les tables, la Sagesse, la Torah, la Shekhinah ?

La réponse reste ouverte. Mais l’hypothèse devient structurante :

le monothéisme biblique ne supprime pas simplement le deux ; il le travaille, le déplace, l’absorbe, le redistribue, parfois le laisse comme reste vivant.

18. Formules de synthèse

Formule courte

Le un biblique n’est pas plat : il est traversé par des doubles.

Formule Q^

La colonne garde le deux en apparition ; les tables gardent le deux en dépôt ; Asherah n’est pas prouvée comme personnage caché, mais son champ peut être interrogé comme portance effacée ou fonction migrante.

Formule Theo

Le nom peut disparaître ; la fonction peut migrer. La nuée, l’arche, la tente, la pierre, la Sagesse et la Shekhinah deviennent alors des lieux où le féminin divin, non nommé ou déplacé, continue peut-être de travailler le champ de la présence.

19. Bibliographie indicative et axes de recherche

Thomas Römer

⬢ L’invention de Dieu, Paris, Seuil, 2014.

⬢ Cours du Collège de France : histoire de YHWH, Exode, Moïse, monothéisme.

⬢ Article : “Yhwh, the Goddess and Evil: Is ‘monotheism’ an adequate concept to describe the Hebrew Bible’s discourses about the God of Israel?”

Jaeyoung Jeon

⬢ “A Literary Development of the Cloud-and-Fire Pillar Motif in the Pentateuchal Wilderness Tradition”, Biblische Notizen 182, 2019.

Mark S. Smith

⬢ The Early History of God: Yahweh and the Other Deities in Ancient Israel.

⬢ The Origins of Biblical Monotheism.

John Day

⬢ Yahweh and the Gods and Goddesses of Canaan.

Judith M. Hadley

⬢ The Cult of Asherah in Ancient Israel and Judah: Evidence for a Hebrew Goddess.

Susan Ackerman

⬢ Under Every Green Tree: Popular Religion in Sixth-Century Judah.

⬢ Gods, Goddesses, and the Women Who Serve Them.

Tikva Frymer-Kensky

⬢ In the Wake of the Goddesses: Women, Culture, and the Biblical Transformation of Pagan Myth.

Phyllis Trible

⬢ Texts of Terror.

⬢ God and the Rhetoric of Sexuality.

Peggy L. Day

⬢ Travaux sur les déesses de la Bible hébraïque et la recherche féministe.

Luce Irigaray

⬢ Sexes et parentés.

⬢ Éthique de la différence sexuelle.

⬢ Le mystère de Marie.

⬢ Études sur le divin féminin, la médiation symbolique, l’air, le souffle, la différence sexuelle.

Autres résonances possibles

⬢ Hélène Cixous : écriture féminine, corps, fluidité.

⬢ Julia Kristeva : sémiotique, chora, maternel, rythme.

⬢ Rosemary Radford Ruether : théologie féministe critique.

⬢ Elizabeth A. Johnson : langage féminin de Dieu, She Who Is.

⬢ Carol Meyers : archéologie sociale, femmes dans l’Israël ancien.

⬢ Othmar Keel et Christoph Uehlinger : iconographie religieuse du Levant ancien.

20. Axes à poursuivre

⬢ Étudier précisément les occurrences bibliques de ʿammûd, ʿānān, ʾēš, kabod, mishkan, ʾaron, luḥot.

⬢ Comparer la colonne de nuée/feu avec les colonnes du Temple : Yakhin et Boaz.

⬢ Étudier les interdictions d’Asherah dans le Deutéronome et les Rois.

⬢ Lire Römer sur YHWH, Asherah et l’intégration des fonctions divines.

⬢ Lire Jeon pour la morphogenèse littéraire du motif colonne-nuée-feu.

⬢ Croiser Hadley, Ackerman, Smith, Day, Frymer-Kensky et Peggy Day.

⬢ Élargir vers Sagesse, Shekhinah, Torah, Sion/Jérusalem, Reine du Ciel.

⬢ Évaluer la pertinence d’Irigaray : non comme preuve historique, mais comme grammaire philosophique du féminin divin absent ou supporté.

⬢ Produire une carte visuelle plus grande : migration des fonctions Asherah → nuée / arche / tente / tables / Sophia / Shekhinah.

⬢ Construire une étude spécifique : « Le deux sous le un : monothéisation, effacement et migration du féminin divin ».

21. Clause méthodologique finale

Ce dossier ne conclut pas. Il tient ouvertes plusieurs couches : texte final, histoire religieuse, traces épigraphiques, hypothèses rédactionnelles, lectures féministes, résonances morphologiques.

Il ne s’agit pas de remplacer une orthodoxie par une autre, ni de faire d’Asherah une clé totale. Il s’agit de laisser apparaître le champ :

Le deux ne disparaît pas nécessairement quand l’Un s’impose. Il peut devenir nuée, feu, pierre, arche, tente, écriture, sagesse, présence.
La question n’est donc pas seulement : « Asherah est-elle là ? »
La question devient : « Où vont les fonctions du féminin divin lorsque son nom n’a plus de lieu autorisé ? »