D’où vient la Bible ? — Thomas Römer
Restitution horodatée de l’entretien et exploration spécialisée des origines bibliques, de Yhwh, d’Ashera, de Moïse, de l’Exode et du monothéisme ancien.

Texte documentaire extrait de la source
La Bible n'est pas tombee du ciel
Romer affirme que la Bible est une oeuvre humaine, issue de temoignages, d'experiences et de comprehensions de Dieu.
Thomas Romer commence par refuser l'idee d'une Bible descendue directement du ciel comme un bloc sacre immediatement constitue. La Bible est l'oeuvre d'humains qui ont mis par ecrit leur experience, leur memoire, leur comprehension de Dieu et de l'histoire. Elle est donc a lire comme une production religieuse, litteraire et historique, non comme un texte apparu sans mediation humaine.
elle temoigne d'experiences religieuses
elle ne se presente pas comme un livre ecrit d'un seul geste
l'histoire de sa formation est essentielle pour la comprendre
Oralite, ecriture et transmission
Les traditions bibliques ont souvent circule oralement avant d'etre mises par ecrit.
Romer rappelle que les textes bibliques ne sont pas apparus directement sous leur forme ecrite definitive. Beaucoup de recits, traditions, genealogies, lois ou memoires ont d'abord circule oralement. La mise par ecrit intervient ensuite, dans des contextes particuliers, a partir de traditions deja travaillees par la memoire collective.
traditions collectives avant stabilisation textuelle
transmission comme transformation
Papyrus, copies et amplification
La fragilite des supports et le travail des copistes ont favorise ajouts, precisions et amplifications.
Les textes etaient ecrits sur des supports fragiles, notamment le papyrus. Dans le climat du Levant, ces supports ne se conservaient pas indefiniment. Les textes devaient donc etre recopies. Or la copie n'etait pas un simple acte mecanique : les scribes pouvaient ajouter des details, clarifier un passage, amplifier un recit ou integrer une interpretation nouvelle.
ajout de precisions et de developpements
Qumran et le travail des scribes
Les manuscrits de la mer Morte montrent concretement le travail scribal : variantes, gloses, ajouts.
Les manuscrits de Qumran sont decisifs parce qu'ils donnent acces a des etats anciens du texte biblique. Ils montrent que les scribes ajoutaient parfois des gloses en marge. Ces gloses pouvaient ensuite etre integrees directement dans le corps du texte par un copiste ulterieur. On observe donc materiellement la maniere dont un texte biblique pouvait s'enrichir, se modifier et se complexifier.
conservation exceptionnelle a Qumran
integration progressive des ajouts
preuve materielle du travail scribal
Stabilisation progressive du texte
Le texte biblique se stabilise progressivement, sans cesser immediatement d'etre retouche.
Romer situe une stabilisation importante du texte de l'Ancien Testament vers les Ve-IVe siecles avant notre ere. Mais cette stabilisation ne signifie pas arret absolu. Des retouches, variantes et developpements continuent encore jusqu'a l'epoque romaine. La Bible est donc le resultat d'une longue fixation progressive.
Les incoherences bibliques sont des traces de couches redactionnelles superposees.
La Bible contient des incoherences parce que les redacteurs n'ont pas toujours supprime les versions anciennes lorsqu'ils ajoutaient ou reprenaient des traditions. Les recits plus recents ont ete places a cote des recits plus anciens, ou superposes a eux. Les tensions internes du texte deviennent ainsi des indices precieux de son histoire.
superposition plutot que remplacement
Genese 12 montre Abraham mentant au Pharaon au sujet de Sarah et tirant profit de la situation.
Dans Genese 12, Abraham fait passer Sarah pour sa soeur aupres du Pharaon. Le recit est embarrassant : Abraham ment, expose Sarah et recoit des biens en echange. Il n'est pas presente ici comme un modele moral parfaitement lisse. Ce passage conserve une tradition ancienne ou la figure patriarcale reste ambigue.
le texte conserve une ambiguite morale
Genese 20 reprend le motif, mais cherche davantage a excuser Abraham.
Dans Genese 20, un recit proche se repete avec Abimelek. Cette fois, le texte attenue la faute d'Abraham : Sarah est presentee comme sa demi-soeur, ce qui rend la parole d'Abraham moins mensongere. L'argent recu est aussi interprete autrement. Romer y voit un exemple de relecture interne : la Bible reprend un recit ancien et le corrige de l'interieur.
la Bible interprete ses propres traditions
Les anciens Israelites n'ont pas toujours ete monotheistes au sens strict.
Romer explique que Yahve fut d'abord compris comme le dieu d'Israel dans un monde ou d'autres peuples avaient aussi leurs dieux. Il ne s'agit donc pas, au depart, d'un monotheisme philosophique ou theologique strict. La situation ancienne releve plutot de la monolatrie : Israel adore son dieu, sans nier necessairement l'existence des autres dieux.
Le recit de Jephthe illustre une vision ou chaque peuple recoit sa terre de son dieu.
Dans l'histoire de Jephthe, la terre et les peuples sont penses a travers leurs dieux respectifs. Israel possede ce que Yahve lui donne ; d'autres peuples possedent ce que leurs divinites leur attribuent. Cette logique suppose un monde religieux pluriel, ou les dieux nationaux sont reconnus comme puissances attachees a des peuples et territoires.
lien entre dieu, peuple et territoire
coexistence de plusieurs divinites nationales
trace d'un ancien paysage religieux proche-oriental
Deuteronome 32 et les fils d'Elyon
Les versions anciennes de Deuteronome 32 suggerent une repartition des nations entre les fils d'Elyon.
Romer evoque les traditions textuelles anciennes du Deuteronome, notamment le grec et Qumran. Dans cette version, le dieu supreme Elyon repartit les nations entre ses fils, et Israel revient a Yahve. Cette representation implique que Yahve est d'abord situe dans un monde divin plus large, avant d'etre identifie au Dieu unique.
importance du texte grec et de Qumran
trace d'une theologie pre-monotheiste
Ashera, compagne ou epouse de Yahve
Romer presente Ashera comme la compagne ou l'epouse de Yahve dans certaines formes anciennes du culte.
Des inscriptions archeologiques mentionnent des benedictions au nom de Yahve et de son Ashera. Romer interprete ces donnees comme l'indice qu'Ashera etait comprise comme la compagne, voire l'epouse de Yahve, dans certaines formes anciennes de la religion israelite. Cette affirmation montre que le monotheisme strict n'est pas le point de depart, mais le resultat d'une transformation et d'une selection religieuse.
inscriptions Yahve et son Ashera
forme ancienne du culte israelite
effacement ou marginalisation ulterieure
evolution vers le monotheisme strict
La Reine du ciel et les reformes religieuses
Le culte de la Reine du ciel etait populaire et sa suppression fut contestee.
Romer evoque le culte de la Reine du ciel, tres populaire dans certains milieux. Sa suppression, notamment dans le cadre des reformes religieuses, n'a pas ete unanimement acceptee. Pour certains, l'abandon de ce culte a meme pu etre interprete comme une cause de catastrophe ou de chute. Cela montre que l'evolution vers le monotheisme strict fut conflictuelle.
culte populaire de la Reine du ciel
interpretation de la catastrophe
conflit interne autour du culte legitime
Le monotheisme strict s'impose surtout pendant et apres l'Exil.
L'Exil joue un role decisif dans la transformation de la religion d'Israel. Apres la perte du temple, de la royaute et de la terre, il faut repenser Yahve autrement. Le Dieu d'Israel ne peut plus etre seulement le dieu d'un territoire ou d'un sanctuaire. Il devient progressivement le Dieu unique, universel, capable d'agir meme dans la catastrophe et hors de Jerusalem.
Satan comme developpement tardif
Les textes tardifs introduisent Satan pour deplacer la responsabilite du mal.
Romer explique que certains passages mettant en scene Satan ou l'Accusateur sont tardifs. Cette figure permet de repondre a une difficulte theologique : si Dieu est juste, comment penser son rapport au mal, a l'epreuve ou a la catastrophe ? Satan devient alors une figure de mediation ou de deplacement.
developpement theologique progressif
Dans des couches anciennes, Dieu peut etre presente comme responsable du bien comme du malheur.
Dans certains textes anciens, Dieu est pense comme celui qui est a l'origine de tout, y compris des evenements negatifs. Cette conception devient plus difficile a accepter dans des traditions ulterieures. Les reecritures bibliques introduisent alors des mediations permettant de ne plus attribuer directement a Dieu certaines actions problematiques.
difficulte theologique croissante
deplacement vers Satan ou l'Accusateur
Exode 3,14 comme interpretation theologique
Je suis celui qui suis est une interpretation theologique tardive du nom Yahve.
Romer precise que l'explication du nom divin en Exode 3,14, a partir du verbe etre, releve d'une speculation theologique tardive. Le texte joue sur la proximite entre Yahve et le verbe etre, mais cette explication ne correspond pas necessairement a l'origine linguistique premiere du nom.
difference entre theologie biblique et etymologie historique
Romer rattache probablement le nom Yahve au souffle ou au vent.
Romer indique que la veritable racine linguistique du nom pourrait etre liee a l'action de souffler ou de faire souffler le vent. Yahve serait alors originellement associe a une manifestation atmospherique, au souffle, au vent, voire a une puissance du desert.
vent / manifestation atmospherique
Yahve aurait des racines au Sud : Madian, Edom, Neguev ou peninsule arabique.
Romer situe l'origine de Yahve dans le Sud, en lien avec le desert, les territoires madianites ou edomites, le Neguev, voire la peninsule arabique. Yahve ne serait donc pas d'abord une divinite de Jerusalem, mais une puissance meridionale progressivement adoptee par Israel.
integration progressive a Israel
Des textes egyptiens mentionnent les Shasous de Yahwa / Yhw.
Romer mobilise les textes egyptiens qui mentionnent des nomades appeles Shasous de Yahwa ou Yhw. Cette donnee est importante parce qu'elle soutient l'hypothese d'une origine meridionale du nom Yahve. Elle ne constitue pas une preuve totale de l'ensemble de la theologie biblique, mais elle offre un indice ancien et precieux.
lien avec Madian / Edom / desert
Il n'existe pas de preuve archeologique d'un Exode massif de millions de personnes.
Romer rappelle qu'aucune preuve archeologique ne permet de soutenir l'idee d'un Exode massif tel que le raconte litteralement le texte biblique. L'image de millions de personnes quittant l'Egypte et traversant la mer en une nuit ne correspond pas aux donnees disponibles.
impossibilite du scenario massif litteral
distinction entre recit et evenement historique
necessite d'une lecture critique
L'Exode est un mythe fondateur, non un simple mensonge historique.
Romer interprete l'Exode comme un mythe fondateur. Cela ne veut pas dire que le recit est faux ou inutile, mais qu'il structure l'identite d'Israel. Il peut s'appuyer sur des souvenirs diffus : groupes semitiques presents en Egypte, sorties ponctuelles, experiences de domination, recul de l'emprise egyptienne sur le Levant.
liberation comme matrice theologique
distinction entre mythe et mensonge
Moise n'est pas accessible comme personnage historique direct ; il est une figure composite.
Romer explique qu'il n'existe pas de Moise historique directement accessible. Le personnage biblique semble etre une construction composite, une fusion de plusieurs figures ou souvenirs, notamment de hauts fonctionnaires semitiques ayant vecu dans un contexte egyptien.
absence de Moise historique directement accessible
fonction de mediateur et fondateur
Le nom Moise est d'origine egyptienne.
Le nom Moise est explique comme un nom d'origine egyptienne, comparable a des noms comme Ramses ou Thoutmosis. L'element mose / mes renvoie a l'idee d'etre ne ou engendre. Cette etymologie inscrit fortement la figure de Moise dans un horizon egyptien.
comparaison avec Ramses et Thoutmosis
idee de naissance / engendrement
memoire egyptienne du personnage
Le recit de naissance de Moise reprend un motif ancien connu avec Sargon d'Akkad.
Le motif de l'enfant place sur les eaux puis sauve est connu dans des recits de legitimation anciens, notamment celui de Sargon d'Akkad. En reprenant ce motif, le recit biblique inscrit Moise dans une forme litteraire de naissance heroique ou fondatrice.
construction litteraire du personnage
Abraham est une figure mysterieuse liee a des traditions d'ancetre autour d'Hebron.
Romer presente Abraham comme une figure difficile a historiciser. Son nom etait courant. Il pourrait etre rattache a un culte d'ancetre autour d'un arbre sacre a Hebron, lieu de croisement entre groupes judeens, arabes ou ismaelites. Abraham devient ainsi une figure-carrefour.
ancetre commun ou figure-carrefour
La Bible et l'archeologie du Levant
Sans la Bible, le Levant n'aurait probablement pas ete autant fouille.
Romer souligne que la Bible a fortement stimule l'archeologie du Levant. Les recits, lieux et noms bibliques ont oriente de nombreuses recherches. Mais l'archeologie ne doit pas etre reduite a une tentative de prouver la Bible : elle permet aussi de nuancer, deplacer ou contredire certaines lectures.
role moteur de la Bible dans les fouilles
archeologie comme dialogue critique
ni preuve naive, ni destruction du texte
Romer evoque les fouilles de Kiriath-Jearim, lieu associe a l'Arche d'Alliance.
Les fouilles a Kiriath-Jearim, auxquelles Romer est associe, ont revele un site important, avec un sanctuaire antique et une plateforme monumentale. Ce site est lie dans la tradition biblique a l'Arche d'Alliance, ce qui en fait un lieu majeur pour articuler texte biblique et archeologie.
Romer avance l'hypothese d'une Arche comparable a un coffre sacre transportable.
Romer propose que l'Arche d'Alliance ait pu ressembler a des coffres sacres transportables connus en Egypte. Il avance l'hypothese qu'elle aurait pu contenir une ou deux petites statuettes anthropomorphes de Yahve. Cette hypothese eclaire la tension entre anciennes formes figuratives et aniconisme ulterieur.
hypothese de statuettes de Yahve
Reinterpretation aniconique de l'Arche
Lorsque le culte devient aniconique, l'Arche est reinterpretee comme contenant les Tables de la Loi.
Dans un contexte ou les representations divines deviennent problematiques ou interdites, le contenu de l'Arche est reinterprete. Elle ne contient plus des representations de Yahve, mais les Tables de la Loi. L'interdiction de regarder a l'interieur peut alors etre comprise comme la trace d'une ancienne tension cultuelle.
remplacement des images par la Loi
La critique historique comme liberation
La lecture historico-critique libere les textes de certaines lectures dogmatiques.
Romer defend la lecture historico-critique comme une demarche liberatrice. Elle ne detruit pas la Bible ; elle permet au contraire de distinguer le texte lui-meme de certaines interpretations tardives, parfois dogmatiques ou traumatisantes. Lire historiquement permet de mieux entendre ce que les textes disent vraiment.
Genese 3 ne contient pas explicitement le concept de peche originel.
Romer rappelle que le concept de peche originel n'est pas present comme tel dans Genese 3. Le mot peche n'y figure pas. Le recit peut etre lu comme une transgression, mais aussi comme un passage, une maturation, une sortie de l'innocence et une entree dans la condition humaine.
distinction texte / doctrine ulterieure
Le recit de Sodome ne vise pas originellement une condamnation de l'homosexualite.
Romer explique que le recit de Sodome et Gomorrhe n'a pas, a l'origine, le sens qu'on lui a souvent attribue dans certaines lectures religieuses tardives. Il ne s'agit pas d'abord d'une condamnation de l'homosexualite, mais d'un recit portant sur la violence, l'inhospitalite, l'humiliation et la corruption sociale.
critique d'une lecture reductrice
Les auteurs bibliques ayant eux-memes reinterprete leurs traditions, les lecteurs peuvent aussi dialoguer avec le texte.
Romer souligne que la Bible est deja faite de reinterpretations. Les auteurs bibliques ont repris, corrige, transforme et actualise des traditions anciennes. Des lors, les lecteurs contemporains peuvent eux aussi entrer dans ce dialogue, non pour inventer arbitrairement, mais pour continuer une conversation avec un texte vivant.
Bible comme tradition de reinterpretation
Redonner a la Bible son histoire ne la detruit pas : cela la rend vivante.
En conclusion, Romer affirme que replacer la Bible dans son histoire ne revient pas a l'appauvrir. Au contraire, cela permet de la comprendre comme un etre vivant, un texte avec lequel on peut dialoguer. La Bible n'est pas un bloc fige, mais une tradition traversee par des voix, des crises, des ajouts, des lectures et des reprises.
critique comme approfondissement
La Bible nait d'experiences, de traditions, d'ecritures, de copies et de reecritures. Elle ne tombe pas du ciel comme un bloc acheve.
Ses incoherences et doublons sont des traces de couches redactionnelles successives, non de simples erreurs.
Yahve n'est pas immediatement le Dieu unique du monotheisme classique. Il apparait dans un paysage religieux pluriel.
Le monotheisme strict s'impose progressivement, notamment a travers les crises, les reformes et l'Exil.
Les recits fondateurs ne sont pas des reportages
L'Exode, Moise ou Abraham ne doivent pas etre lus comme de simples comptes rendus historiques, mais comme des recits et figures de memoire.
La critique historique libere le texte
Elle permet de distinguer les textes de certaines lectures dogmatiques tardives, et de rendre la Bible plus vivante.
La video insiste sur l'oralite, les supports fragiles, les copies, Qumran, les gloses et la stabilisation progressive.
La Bible hebraique se comprend comme un texte sedimente : traditions orales, premieres mises par ecrit, recopiages sur supports fragiles, gloses marginales, variantes, regroupements, expansions et stabilisations successives. Qumran donne un acces materiel a cette pluralite ancienne : un meme texte peut circuler sous des formes voisines mais non identiques. La canonisation ne supprime pas cette histoire ; elle en fixe une partie.
L'enjeu est de penser le texte biblique comme archive vivante : ni chaos arbitraire, ni bloc tombe du ciel, mais tradition transmise, retouchee, lue et stabilisee dans des communautes.
Emanuel Tov, Textual Criticism of the Hebrew Bible
Eugene Ulrich, The Dead Sea Scrolls and the Origins of the Bible
Romer, Macchi, Nihan, Introduction a l'Ancien Testament
Konrad Schmid, The Old Testament: A Literary History
Incoherences, doublons et reecritures internes
Romer mobilise notamment Genese 12 et Genese 20 pour montrer comment un recit embarrassant peut etre repris et relu de l'interieur.
Les contradictions bibliques ne sont pas seulement des problemes a harmoniser : elles sont souvent des traces de transmission. Le doublet Abraham-Sarah-Pharaon / Abraham-Sarah-Abimelek montre une tradition reprise, nuancee, moralement retravaillee. La Bible conserve parfois cote a cote le recit ancien et sa reprise plus tardive. Cette logique vaut aussi pour les rapports entre Samuel et Chroniques, ou des recits sont relus a partir d'enjeux theologiques nouveaux.
La contradiction devient un outil de lecture historique : elle signale le travail des scribes, des ecoles et des communautes.
Thomas Romer, Introduction a l'Ancien Testament
Jean-Louis Ska, Introduction to Reading the Pentateuch
L'entretien affirme que les anciens Israelites n'ont pas toujours ete monotheistes au sens strict.
Yahve apparait d'abord dans un paysage religieux pluriel, comme dieu d'Israel parmi d'autres dieux protecteurs de peuples. Cette situation releve de la monolatrie : on adore un dieu national sans nier necessairement l'existence d'autres puissances. Les textes gardent des traces d'assemblee divine, de dieux nationaux et de relations entre El, Elyon et Yahve. Le monotheisme biblique strict est donc le resultat d'une histoire religieuse et politique, pas un point de depart immediat.
Cette lecture deplace la question : il ne s'agit plus seulement de demander ce que le monotheisme affirme, mais comment il s'est impose.
Thomas Romer, L'Invention de Dieu
Mark S. Smith, The Early History of God
Mark S. Smith, The Origins of Biblical Monotheism
John Day, Yahweh and the Gods and Goddesses of Canaan
Karel van der Toorn, Family Religion in Babylonia, Syria and Israel
Romer evoque Deuteronome 32, le grec et Qumran, ou les nations sont reparties entre les fils d'Elyon.
Deuteronome 32,8-9 est un lieu majeur de critique textuelle et d'histoire religieuse. Le texte massoretique parle des fils d'Israel, tandis que des temoins anciens, dont la Septante et Qumran, preservent une lecture de type fils de Dieu. Cette version suppose un partage des nations entre des puissances divines, Israel revenant a Yahve. Elle conserve la trace d'une representation ou Yahve s'inscrit dans un pantheon ou une assemblee divine avant l'identification monotheiste.
La variante textuelle n'est pas un detail : elle modifie la reconstruction du paysage religieux ancien.
Ashera, epouse de Yahve et feminin divin efface
Dans l'entretien, Romer presente Ashera comme la compagne ou l'epouse de Yahve dans certaines formes anciennes du culte israelite.
Les inscriptions de Kuntillet Ajrud et de Khirbet el-Qom mentionnent des benedictions liees a Yahve et son Ashera. Cette formule a nourri un important debat sur Ashera : deesse, symbole cultuel, parèdre, presence feminine associee a Yahve. Romer l'inscrit clairement dans l'histoire du monotheisme : le Dieu unique biblique emerge apres un processus de selection, d'effacement et de marginalisation des formes concurrentes, y compris du feminin divin. Le culte de la Reine du ciel, evoque en Jeremie 7 et 44, montre que ces formes populaires ont resiste.
Dans l'entretien, Romer presente Ashera comme la compagne ou l'epouse de Yahve dans certaines formes anciennes du culte israelite. Cette donnee ne doit pas etre attenuee : elle est centrale pour comprendre que le monotheisme biblique strict est le resultat d'un processus historique.
William G. Dever, Did God Have a Wife?
Judith Hadley, The Cult of Asherah in Ancient Israel and Judah
Othmar Keel, Christoph Uehlinger, Gods, Goddesses, and Images of God in Ancient Israel
Reforme de Josias et centralisation du culte
La Reine du ciel et les resistances aux reformes religieuses ouvrent la question d'une centralisation conflictuelle.
La reforme de Josias, racontee en 2 Rois 22-23, est associee a une centralisation du culte a Jerusalem, a la suppression des hauts lieux et a la lutte contre des pratiques locales. Dans une lecture historico-critique, cette reforme n'est pas seulement une purification religieuse : elle restructure l'espace du culte, redefinit la legitimite et marginalise des formes populaires, familiales ou locales. La Bible garde la memoire d'une reforme conflictuelle.
La centralisation est aussi une operation politique et symbolique : elle produit un centre, des marges, et des cultes disqualifies.
Israel Finkelstein, Neil Asher Silberman, The Bible Unearthed
Christophe Nihan, travaux sur les lois bibliques
L'Exil comme matrice du monotheisme strict
Romer situe l'imposition du monotheisme strict surtout pendant et apres l'Exil.
La destruction de Jerusalem, la perte du temple, de la royaute et de la terre forcent une reconfiguration radicale. Si Yahve etait seulement le dieu d'un territoire, la catastrophe serait une defaite divine. La pensee exilique et post-exilique universalise Yahve : il peut agir hors de son sanctuaire, juger son propre peuple, gouverner l'histoire et se presenter comme Dieu unique. L'Exil devient ainsi une matrice de redaction, de reecriture et de monotheisation.
Le monotheisme apparait comme une reponse theologique a la catastrophe, non comme un simple principe abstrait.
Jean-Daniel Macchi, travaux sur l'Exil
Le nom Yahve : etymologie, souffle, desert
Romer distingue Exode 3,14 comme interpretation theologique tardive et l'hypothese d'une racine liee au souffle ou au vent.
Exode 3,14 propose une interpretation du nom divin par le verbe etre : Je suis / Je serai. Romer la comprend comme une speculation theologique, non comme l'origine linguistique premiere. L'hypothese du souffle ou du vent rattache Yahve a une puissance atmospherique ou desertique. Cette piste s'accorde avec l'origine meridionale : Madian, Edom, Neguev, peninsule arabique. Yahve serait d'abord une divinite du Sud progressivement integree a Israel.
Le nom divin devient un lieu de tension entre etymologie, theologie et memoire geographique.
Frank Moore Cross, Canaanite Myth and Hebrew Epic
Martin Leuenberger, travaux sur Yahve du Sud
Christian Frevel, travaux sur l'histoire religieuse d'Israel
Les textes egyptiens mentionnant les Shasous de Yahwa soutiennent l'hypothese sudiste.
Les listes topographiques egyptiennes parlent de groupes nomades Shasou associes a Yhw ou Yahwa. Ces attestations sont importantes parce qu'elles placent un nom proche de Yahve dans un horizon meridional et nomade. Elles ne prouvent pas toute la theologie biblique de Yahve, mais elles constituent un indice ancien pour comprendre comment un nom divin du Sud a pu etre adopte et reinterprete par Israel.
Indice fort ne signifie pas preuve totale : le lien doit etre pose avec prudence, sans perdre sa force historique.
Donald B. Redford, travaux sur Egypte et Israel
Anson Rainey, travaux sur les Shasou
Amihai Mazar, travaux sur les origines d'Israel
Satan, l'Accusateur et le probleme du mal
Romer relie le developpement de Satan au deplacement de la responsabilite du mal.
Dans 2 Samuel 24, Dieu incite David au recensement ; dans 1 Chroniques 21, c'est Satan qui pousse David. Cette reecriture montre une mutation theologique : il devient difficile d'attribuer directement a Dieu certaines actions problematiques. Dans Job 1-2, ha-satan appartient a la cour celeste comme accusateur, et non encore comme Satan chretien tardif. La figure se developpe progressivement pour penser le mal, l'epreuve et la responsabilite.
Eviter l'anachronisme : le Satan biblique ancien n'est pas encore la figure demonologique pleinement construite des traditions ulterieures.
Peggy Day, An Adversary in Heaven
Archie T. Wright, travaux sur Satan et les esprits mauvais
Thomas Romer, travaux sur reecriture biblique
Exode : mythe fondateur et memoire historique
Romer distingue l'absence de preuve d'un Exode massif et la force identitaire du recit comme mythe fondateur.
L'Exode ne doit pas etre lu comme un reportage sur la sortie de millions de personnes. Il fonctionne comme recit fondateur : liberation, alliance, naissance d'un peuple, memoire de domination et de sortie. Il peut conserver des souvenirs diffus : groupes semitiques en Egypte, experiences de travail force, sorties ponctuelles, recul de l'emprise egyptienne sur le Levant. Le mythe n'est pas un mensonge ; il est une matrice narrative et theologique.
La question historique devient : quelles experiences ont ete condensees dans un recit fondateur ?
William G. Dever, travaux sur les origines d'Israel
Richard Elliott Friedman, The Exodus
Moise : nom egyptien et figure composite
Romer presente Moise comme une figure composite, au nom egyptien, rattachee a des memoires egyptiennes.
Moise n'est pas directement accessible comme individu historique. Son nom, proche de l'element egyptien mose / mes, le rattache a l'Egypte, comme Ramses ou Thoutmosis. Le recit de l'enfant sauve des eaux reprend un motif ancien de legitimation, connu notamment avec Sargon d'Akkad. Moise devient figure de mediation : Egypte, desert, loi, peuple, liberation. Il condense plusieurs memoires et fonctions fondatrices.
Moise est moins un dossier biographique qu'un noeud de memoire : nom, recit de naissance, fonction politique, mediation religieuse.
Jean-Louis Ska, travaux sur le Pentateuque
Konrad Schmid, travaux sur le Pentateuque
Abraham, Hebron et l'ancetre fondateur
Romer presente Abraham comme une figure mysterieuse, difficile a historiciser, liee a Hebron.
Abraham peut etre compris comme figure d'ancetre autour d'Hebron, dans un contexte de traditions judéennes, arabes ou ismaelites. Le nom est courant, la figure est carrefour, et le recit organise une memoire commune. L'arbre sacre, le culte d'ancetre et le lieu d'Hebron permettent de comprendre Abraham comme point de convergence de groupes et de traditions.
La figure patriarcale n'est pas seulement un individu du passe ; elle organise des appartenances.
Jean-Louis Ska, etudes sur Abraham
Israel Finkelstein, travaux sur les patriarches
Thomas Romer, travaux sur les traditions patriarcales
Arche d'Alliance, Kiriath-Jearim et aniconisme
Romer evoque Kiriath-Jearim, l'Arche comme coffre sacre et l'hypothese d'anciennes statuettes de Yahve.
Kiriath-Jearim articule texte biblique et terrain archeologique : sanctuaire, plateforme monumentale, memoire de l'Arche. Romer propose que l'Arche ait pu ressembler a des coffres sacres transportables egyptiens et contenir une ou deux statuettes anthropomorphes de Yahve. Lorsque le culte devient aniconique, le contenu est reinterprete : non plus images, mais Tables de la Loi. L'interdit de regarder dans l'Arche peut garder la trace d'une tension cultuelle ancienne.
L'aniconisme n'efface pas seulement des images ; il reecrit la memoire de leur presence possible.
Thomas Romer, publications sur Kiriath-Jearim
Israel Finkelstein, Thomas Romer, Christophe Nicolle, travaux sur Kiriath-Jearim
Tryggve Mettinger, No Graven Image?
Romer rappelle que Genese 3 ne contient pas explicitement le concept de peche originel.
Le recit de Genese 3 parle de transgression, de connaissance, de passage, de sortie d'un etat initial, mais le mot peche n'y figure pas. La doctrine du peche originel releve de lectures ulterieures, notamment augustiniennes. Une lecture historico-critique peut rendre le texte moins culpabilisant : il devient recit de condition humaine, de maturation, de limite et de responsabilite.
Distinguer texte hebraique et doctrine ulterieure libere le recit d'une reception unique.
Paul Ricoeur, La symbolique du mal
Andre Wenin, lectures narratives de Genese
Thomas Romer, interventions sur lecture critique
Sodome et Gomorrhe : hospitalite, violence, interpretation
Romer affirme que le recit de Sodome ne vise pas originellement une condamnation de l'homosexualite.
Genese 19 doit etre replace dans un univers de l'hospitalite, de l'humiliation et de la violence collective. Ezechiel 16,49 parle de faute sociale, d'orgueil, d'abondance et de refus de soutenir le pauvre. Les lectures tardives ont souvent reduit Sodome a une condamnation sexuelle, mais l'analyse historico-critique montre un recit plus large sur la violence, la domination et la rupture de l'hospitalite.
Le sens d'un texte ne se reduit pas a ses usages polemiques ulterieurs.
Martti Nissinen, Homoeroticism in the Biblical World
Thomas Romer, interventions sur lecture historico-critique
John Boswell, histoire de reception a utiliser avec prudence
Thomas Romer, entretien avec Louis Pernot, D'ou vient la Bible ?, Les Debats de l'Etoile, YouTube : https://youtu.be/Rc6obrXJEbY
Genese 3 ; Genese 12 ; Genese 19 ; Genese 20.
Thomas Romer, L'Invention de Dieu, Seuil.
Thomas Romer, Jean-Daniel Macchi, Christophe Nihan, Introduction a l'Ancien Testament.
Thomas Romer, cours et conferences du College de France, chaire Milieux bibliques.
Thomas Romer, publications sur Kiriath-Jearim et l'Arche d'Alliance.
Mark S. Smith, The Early History of God.
Mark S. Smith, The Origins of Biblical Monotheism.
John Day, Yahweh and the Gods and Goddesses of Canaan.
Judith Hadley, The Cult of Asherah in Ancient Israel and Judah.
Othmar Keel, Christoph Uehlinger, Gods, Goddesses, and Images of God in Ancient Israel.
Karel van der Toorn, Family Religion in Babylonia, Syria and Israel.
Texte biblique, Qumran et Pentateuque
Emanuel Tov, Textual Criticism of the Hebrew Bible.
Eugene Ulrich, The Dead Sea Scrolls and the Origins of the Bible.
Jean-Louis Ska, Introduction to Reading the Pentateuch.
Konrad Schmid, The Old Testament: A Literary History.
Jan Assmann, Moses the Egyptian.
Israel Finkelstein, Neil Asher Silberman, The Bible Unearthed.
Rainer Albertz, Israel in Exile.