Explorations · 2026-06-18

Prune Nourry — Imbalance et équilibre destructeur

Fondation Agalma, homéostasie dysfonctionnelle et équilibre destructeur

Lecture approfondie de l’entretien entre Prune Nourry, François Ansermet et Pierre Magistretti autour d’Imbalance : équilibre destructeur, homéostasie dysfonctionnelle, bioéthique, addiction, Antigone, Terracotta Daughters et Dîner Procréatif.

Miniature de la vidéo Fondation Agalma — entretien avec Prune Nourry
Sommaire63 repères

Prune Nourry à la Fondation Agalma

Imbalance, homéostasie dysfonctionnelle et équilibre destructeur

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Vidéo : https://youtu.be/xgVJJZRVomc?is=9gPuWFf46ALMUVVf Titre identifié : Fondation Agalma – Entretien avec Prune Nourry / Agalma Foundation – Interview with Prune Nourry Invitée : Prune Nourry, artiste plasticienne Interlocuteurs : François Ansermet et Pierre Magistretti, Fondation Agalma Durée indiquée dans le compte rendu Gemini : environ 45 minutes Date indiquée par Agalma : 22 février 2017 Version du dossier : version publication finale — 18 juin 2026

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Page Agalma : Entretien avec Prune Nourry — Fondation Agalma Site de la Fondation Agalma : agalma.ch

Pour lire rapidement

Cet entretien part de l’exposition Imbalance de Prune Nourry, mais il ouvre une question plus large : un équilibre peut-il devenir destructeur ? La réponse proposée ici est oui : l’équilibre devient destructeur lorsqu’il cesse d’être une régulation vivante et devient une stabilité rigide, coûteuse ou excluante. C’est ce que le texte appelle, dans la lecture proposée ici, à partir du fil de travail et de l’intervention associée à Magistretti, une homéostasie dysfonctionnelle. L’œuvre de Prune Nourry donne des formes sensibles à ce paradoxe : les objets de soin deviennent agressifs, les techniques médicales peuvent devenir instruments de tri, et les statistiques démographiques deviennent des corps absents. L’art ne résout pas le déséquilibre ; il rend visible ce que certains équilibres cachent, déplacent ou détruisent.

Idée centrale
L’équilibre devient destructeur lorsqu’il cesse d’être une régulation vivante et devient une stabilité rigide, coûteuse et excluante. Le vivant ne tient pas par harmonie parfaite, mais par variation, altérité, temps, marge et transformation.

Introduction

Dans cet entretien avec la Fondation Agalma, Prune Nourry ne présente pas seulement une exposition. Elle engage une réflexion très dense sur le déséquilibre comme forme du vivant, de la création et de la destruction.

À partir de l’exposition Imbalance, François Ansermet et Pierre Magistretti déplacent la discussion vers l’homéostasie, l’allostasie, l’addiction, la pulsion de mort, la sélection prénatale du sexe et les effets bioéthiques des technologies de procréation. Le point décisif est paradoxal : l’équilibre lui-même peut devenir destructeur lorsqu’il se transforme en homéostasie dysfonctionnelle.

La formule homéostasie dysfonctionnelle est reprise ici comme notion directrice du fil de travail, à partir de l’intervention associée à Magistretti dans la discussion. Elle permet de comprendre l’entretien dans toute sa profondeur. Le problème n’est pas seulement le déséquilibre visible. Un système peut maintenir une stabilité apparente tout en détruisant ce qui le rend vivant. Il peut tenir, mais tenir à un coût exorbitant. Il peut se réguler, mais se réguler contre sa propre plasticité.

L’œuvre de Prune Nourry rend cette contradiction visible. Les aiguilles et ventouses censées soigner deviennent agressives. L’échographie, conçue pour protéger le fœtus, peut devenir instrument de sélection du sexe. La procréation médicalement assistée peut aider à faire naître, tout en ouvrant une scène de choix, de tri et de fantasme. L’équilibre familial, social ou médical peut alors devenir une forme organisée de destruction.

La thèse centrale de cette page est donc la suivante :

Le vivant ne tient pas par harmonie parfaite. Il tient par régulation ouverte, variation, altérité, temps et transformation. Lorsque l’équilibre veut supprimer ces dimensions, il devient homéostasie dysfonctionnelle : une stabilité qui détruit ce qu’elle prétend préserver.

Sommaire

⬢ Compte rendu Gemini détaillé de l’entretien

⬢ Repères de lecture

⬢ Cadre général de l’entretien

⬢ Deux regards sur Imbalance : Ansermet et Magistretti

⬢ La question centrale : comment l’équilibre peut devenir destructeur

⬢ Homéostasie dysfonctionnelle

⬢ Imbalance : quand le soin devient agression

⬢ Addiction : le modèle biologique du déséquilibre

⬢ Terracotta Daughters : donner un corps aux absentes

⬢ Antigone : sépulture symbolique des filles disparues

⬢ Holy River : sacré, fille et fleuve pollué

⬢ Le Dîner Procréatif : bioéthique, choix et inconscient

⬢ Hybridation, mythe et création

⬢ Lecture psychanalytique

⬢ Lecture neuroscientifique

⬢ Lecture esthétique et anthropologique

⬢ Lecture T^ / morphogénétique

⬢ Conclusion

⬢ Sources et références

1. Compte rendu Gemini détaillé de l’entretien

Note de prudence
Le compte rendu ci-dessous conserve les repères et formulations fournis dans le fil. Les passages entre guillemets ou les formulations marquantes doivent être compris comme éléments du compte rendu, sauf vérification directe mot à mot dans la vidéo.
Déplier le compte rendu Gemini détaillé

Voici, par Gemini, un compte rendu très détaillé et précis de l'entretien entre l'artiste Prune Nourry et les membres de la Fondation Agalma, animé en grande partie par le psychanalyste François Ansermet, accompagné indirectement des travaux du neuroscientifique Pierre Magistretti.

L'entretien dure environ 45 minutes et explore la rencontre entre l'art contemporain, les neurosciences, la psychanalyse et la bioéthique autour de la notion centrale de déséquilibre (Imbalance).

1.1. L’exposition Imbalance et l'esthétique du paradoxe 00:50

Le point de départ est l'exposition de Prune Nourry intitulée Imbalance — Déséquilibre.

Origine du projet : Ce projet est une émanation, une « branche », d'un travail de trois ans mené en Chine, intitulé Terracotta Daughters 01:11.

Le paradoxe chinois : L'artiste explique qu'elle a été fascinée par un paradoxe majeur en Chine : d'un côté, une philosophie millénaire, le taoïsme, profondément ancrée sur l'idée d'équilibre parfait, le Yin et le Yang ; de l'autre, la réalité contemporaine des dernières décennies, marquée par un profond déséquilibre démographique et écologique 01:35.

Détournement d'objets thérapeutiques : Pour exprimer cela de façon plus abstraite, Imbalance utilise et détourne des objets normalement destinés à rétablir l'équilibre et la santé dans le corps humain : les aiguilles et les ventouses d'acupuncture 02:19. Présents en trop grand nombre sur les sculptures, ces objets censés soigner deviennent agressifs, angoissants et dérangeants 02:37.

1.2. Le regard psychanalytique et neuroscientifique : de l'homéostasie à la pulsion de mort 02:50

François Ansermet fait immédiatement un pont entre les œuvres de l'artiste et les concepts psychanalytiques / neuroscientifiques.

L’homéostasie et la dérégulation : Sur le plan purement somatique, en lien avec les neurosciences et les travaux de Pierre Magistretti, le corps humain est une machine formidablement régulée qui maintient ses constantes, c’est-à-dire son homéostasie 04:24. En revanche, sur le plan psychique, l'humain tend à saboter ce propre équilibre.

Au-delà du principe de plaisir : Ansermet cite Freud pour expliquer la névrose, les excès et la pulsion de mort 05:05. L'humain dépense une énergie folle, un « luxe paradoxal », à entretenir son propre malheur ou ses symptômes 09:46.

L'allostasie : Lorsque le système somatique ou psychique bascule dans la pathologie, le maintien de l'équilibre ne se fait plus de manière économiquement efficace, comme dans l'homéostasie, mais bascule dans l'allostasie, qui coûte énormément d'énergie au sujet 09:16.

1.3. L'addiction comme modèle parfait d’Imbalance 13:45

L'artiste inclut dans son exposition un schéma montrant l'explosion de l'utilisation du mot Imbalance dans le langage courant, notamment depuis l'après-Seconde Guerre mondiale 13:45.

Ansermet rebondit sur ce schéma pour aborder la biologie de l'addiction, à travers la théorie des processus opposants 15:12.

Détournement du système de récompense : Au début, la prise de drogue stimule la dopamine, liée au plaisir et à la récompense. En réaction, pour maintenir l'équilibre, le cerveau active un système opposant lié au stress, notamment le système noradrénergique 16:10.

Le piège : À force de répétition, le système dopaminergique s'épuise, ce qui produit la tolérance, tandis que le système de stress s'accentue 16:43. À la fin, le sujet ne prend plus de drogue pour obtenir du plaisir, mais uniquement pour soulager le déplaisir et le stress chroniques 17:23. C'est l'illustration biologique parfaite du concept d’Imbalance et du détournement d'un système.

1.4. Terracotta Daughters et Holy Daughters : la sélection du sexe et la bioéthique 18:05

La discussion s'oriente vers le cœur politique de l'œuvre de Prune Nourry : les projets au long cours menés en Chine, avec Terracotta Daughters, et en Inde, avec Holy Daughters, entre 2010 et 2016 18:34.

Le détournement de la technologie : L'artiste dénonce comment l'apparition de l'échographie dans les années 1980 — un outil scientifique formidable créé pour s'assurer de la bonne santé du fœtus — a été massivement détournée à des fins de sélection prénatale du sexe en raison d'une préférence culturelle ancestrale pour les garçons 18:52.

L'Armée de terre cuite des petites filles : En Chine, Prune Nourry s'est inspirée de la célèbre armée de terre cuite de Xi'an, symbole national fort, pour créer, en collaboration avec des artisans locaux, 108 statues de terre cuite à taille humaine 23:12. Cependant, les visages des soldats ont été hybridés avec les portraits de 8 petites filles chinoises d'aujourd'hui 24:11.

L'acte rituel de l'enfouissement : Cette armée a été symboliquement enterrée dans un lieu secret en Chine et y restera jusqu'en 2030, date clé correspondant au pic des répercussions démographiques de ce déséquilibre hommes / femmes 25:14.

L'émotion des sociologues : L'artiste souligne que les sociologues chinois qui étudient cette « guerre silencieuse » depuis des années ont été bouleversés par l'œuvre, car l'art a donné « un visage et un corps » à des statistiques froides 25:47. Ansermet compare cet acte artistique à un « acte d'Antigone », offrant une sépulture symbolique à ces millions de filles disparues 29:00.

Universalité du phénomène : Bien que massif en Asie, qui représente un tiers de la population mondiale, Prune Nourry rappelle que la sélection du sexe existe aussi en Occident. Elle cite notamment des cliniques de fertilité à Los Angeles, comme celle du Professeur Steinberg, où des couples n'ayant aucun problème de fertilité paient pour implanter des embryons du sexe de leur choix 30:45.

1.5. Mythes, hybridation et créativité 35:20

Malgré la noirceur de la destruction et du fantasme infanticide, que l'on retrouve partout dans la culture, des mythes grecs aux contes de fées comme Le Petit Poucet 31:40, l'entretien met en lumière que le déséquilibre est aussi le moteur de la création.

*Le projet Holy River à Calcutta :* Prune Nourry raconte avoir créé une sculpture monumentale de 6 mètres de haut mêlant la figure de la vache sacrée, intouchable et vénérée, et celle de la petite fille, victime d'infanticides locaux 35:42. Cette divinité hybride a été portée en procession dans les rues de Calcutta avant d'être immergée dans le Gange 36:26. L'artiste souligne le paradoxe du Gange : un fleuve considéré comme une mère purificatrice spirituelle, alors qu'il est l'un des plus pollués au monde 37:11.

L'hybride comme outil : En science, l'hybride est souvent synonyme d'infécondité génétique. En art et dans les mythes, comme le soulignait l'anthropologue Claude Lévi-Strauss, l'hybride permet de « loger l'impossible », de donner une forme à ce qui ne peut être ni représenté ni pensé, comme la question des origines 38:25.

1.6. Le Dîner Procréatif 42:10

L'entretien se termine sur l'évocation d'une performance artistique participative créée par Prune Nourry à Paris et à Genève en 2007-2008.

Le concept : Un repas gastronomique où chaque étape de l'assiette simule le parcours de la procréation médicalement assistée, de la PMA et de la sélection bioéthique.

Le menu : Les convives commencent par un « bar à sperme » pour sélectionner des gamètes, réalisent leur propre fécondation in vitro expérimentale dans l'assiette, consomment des embryons congelés sous forme d'entrées glacées, jusqu'à l'étape du fromage — l'accouchement — où l'on découpe un petit enfant en fromage à l'aide d'un scalpel médical 42:38. Le dessert se termine par un concept d'allaitement, biberon ou île flottante en forme de téton 43:06.

Ansermet se rappelle y avoir participé et s'être amusé du fait que, confronté lui-même à ce choix de société ludique mais troublant, il avait choisi de consommer le fromage coloré en bleu — garçon — plutôt qu'en rose — fille, prouvant l'impact inconscient de ces codes 44:07.

L'entretien se clôture sur l'idée que le temps et la mort sont, en fin de compte, ce qui donne sa consistance et sa structure à la vie et à l'art 45:20.

2. Repères de lecture

Cette page consolide le contenu du fil consacré à l’entretien entre Prune Nourry et la Fondation Agalma.

Il rassemble :

⬢ l’identification de la vidéo ;

⬢ le cadre général de la Fondation Agalma ;

⬢ l’analyse développée de l’entretien ;

⬢ l’approfondissement de la question : comment l’équilibre peut devenir destructeur ;

⬢ l’ajout conceptuel : homéostasie dysfonctionnelle ;

⬢ le compte rendu Gemini détaillé fourni dans le fil ;

⬢ une réorganisation en page directement lisible pour un lecteur externe.

Le compte rendu Gemini est traité comme un compte rendu minuté, avec repères temporels. Il ne doit pas être lu comme une transcription verbatim des paroles exactes.

Les analyses qui suivent reprennent les éléments du compte rendu, les articulent avec les thèmes Agalma, puis développent les enjeux psychanalytiques, neuroscientifiques, bioéthiques, esthétiques et morphogénétiques.

3. Cadre général de l’entretien

La vidéo correspond à un entretien de la Fondation Agalma avec Prune Nourry, artiste plasticienne française née en 1985, formée notamment à la sculpture sur bois à l’École Boulle et connue pour un travail croisant sculpture, installation, performance, photographie, vidéo, anthropologie, bioéthique et médecine.

La Fondation Agalma se présente comme un espace de recherche autour de la psychanalyse, en dialogue avec les neurosciences, l’art, la clinique et les processus de création. Dans ce cadre, l’entretien ne fonctionne pas comme une simple présentation d’exposition. Il met en relation plusieurs régimes de pensée :

⬢ l’art contemporain, à partir de la pratique de Prune Nourry ;

⬢ la psychanalyse, notamment avec François Ansermet ;

⬢ les neurosciences, notamment par les références de Pierre Magistretti ;

⬢ la bioéthique, autour de la procréation, de la sélection et du vivant ;

⬢ l’anthropologie, autour des mythes, des rites, des figures hybrides et des déséquilibres collectifs.

Le thème central est Imbalance, le déséquilibre. Mais l’entretien montre rapidement que le déséquilibre n’est pas seulement une instabilité. Il devient un révélateur : il fait apparaître les effets cachés des systèmes qui prétendent maintenir l’ordre, la santé, la tradition, la préférence familiale, la maîtrise technique ou l’équilibre social.

4. Deux regards sur Imbalance : Ansermet et Magistretti

L’entretien repose sur un dialogue à trois voix. Prune Nourry apporte les œuvres, les matériaux, les images et les gestes. Ansermet et Magistretti déplacent ces formes vers deux champs théoriques complémentaires.

4.1. François Ansermet : symptôme, désir, origine, inconscient

François Ansermet intervient principalement depuis la psychanalyse. Son regard déplace les œuvres vers les questions suivantes :

⬢ pourquoi le sujet humain ne cherche-t-il pas simplement son bien-être ?

⬢ pourquoi répète-t-il ce qui le fait souffrir ?

⬢ pourquoi entretient-il ses symptômes ?

⬢ comment la technique rencontre-t-elle le désir, le fantasme et l’inconscient ?

⬢ que devient l’enfant lorsqu’il entre dans une scène de choix, de tri ou de programmation ?

⬢ que signifie donner une sépulture symbolique à des êtres absents ?

Ses références principales sont freudiennes : névrose, excès, répétition, au-delà du principe de plaisir, pulsion de mort. Son rapprochement avec Antigone est également majeur : l’art de Prune Nourry est lu comme un geste symbolique pour celles qui ont été privées d’apparition, de nom, de corps et de tombe.

4.2. Pierre Magistretti : homéostasie, énergie, cerveau, dérégulation

Pierre Magistretti apporte le versant neuroscientifique et énergétique du dialogue. Le corps apparaît comme un système de régulation, capable de maintenir ses constantes internes. L’homéostasie désigne cette capacité fondamentale.

Mais l’entretien introduit une tension plus complexe : un système peut maintenir une stabilité devenue problématique. C’est là que le fil de travail introduit l’idée d’homéostasie dysfonctionnelle.

Magistretti permet de lire Imbalance à partir des régulations du vivant :

⬢ homéostasie ;

⬢ allostasie ;

⬢ coût énergétique ;

⬢ système de récompense ;

⬢ dopamine ;

⬢ système opposant ;

⬢ addiction ;

⬢ stress chronique ;

⬢ stabilité pathologique.

La question devient alors : qu’est-ce qu’un système maintient lorsqu’il maintient son équilibre ? Maintient-il la vie, la plasticité et la transformation ? Ou maintient-il une répétition coûteuse, une fermeture et une destruction progressive ?

5. La question centrale : comment l’équilibre peut devenir destructeur

5.1. Dépasser l’opposition simple entre équilibre et déséquilibre

La question formulée dans le fil est décisive :

Comment l'équilibre peut devenir / être destructeur ?

Elle oblige à dépasser l’opposition simple :

équilibre = bien ; déséquilibre = mal.

L’entretien montre au contraire que le déséquilibre peut être créateur, tandis que certains équilibres peuvent devenir destructeurs.

Le déséquilibre est parfois ce qui ouvre, transforme, rend visible, fait créer. L’équilibre, lorsqu’il se rigidifie, peut devenir une force d’exclusion, de correction excessive, de normalisation ou de destruction.

Il faut donc distinguer plusieurs formes d’équilibre :

Forme d’équilibreDescriptionEffet possible
Équilibre vivantRégulation souple, variation, plasticité, respirationMaintien ouvert du vivant
Équilibre forcéCorrection excessive, normalisation, contrôleRéduction de la marge
Équilibre pathologiqueStabilité apparente maintenue à coût élevéÉpuisement du système
Équilibre idéaliséFantasme d’harmonie parfaiteExclusion de l’altérité
Homéostasie dysfonctionnelleSystème stable mais destructeurRépétition, fermeture, auto-destruction

5.2. L’équilibre vivant

Dans le vivant, l’équilibre n’est pas immobilité. L’homéostasie est une stabilité dynamique. Un corps vivant ne reste pas stable parce qu’il ne change pas ; il reste stable parce qu’il ajuste constamment ses variations.

Respirer, digérer, dormir, se réveiller, réguler la température, cicatriser, répondre au stress : tout cela suppose des micro-déséquilibres repris, transformés, intégrés.

L’équilibre vivant implique donc variation, marge, plasticité, ouverture et transformation.

5.3. L’équilibre destructeur

L’équilibre devient destructeur lorsqu’il se transforme en exigence de fermeture.

À ce moment-là, il ne s’agit plus de réguler le vivant. Il s’agit de supprimer ce qui dérange l’image d’un ordre.

L’équilibre destructeur fonctionne selon plusieurs mécanismes.

Excès de correction

Ce qui devait soigner corrige trop, envahit, pique, sélectionne, surveille, normalise. Les aiguilles et ventouses de Imbalance donnent l’image exacte de cette bascule : l’objet thérapeutique devient signe d’agression.

Rigidification

Le système ne cherche plus la plasticité. Il cherche la conservation d’une forme. Il tient, mais il ne respire plus.

Exclusion

L’équilibre est obtenu en supprimant ce qui dérange : la fille, l’imprévu, le corps non conforme, la perturbation, l’altérité.

Coût énergétique excessif

C’est le passage vers l’allostasie. Le système maintient une stabilité, mais cette stabilité consomme trop. Elle épuise le sujet, le corps ou le collectif.

Répétition addictive

Le sujet répète le geste qui soulage à court terme et détruit à long terme. Le soulagement local produit une captivité globale.

Illusion d’harmonie

L’équilibre devient une image idéalisée : tout devrait être à sa place. Mais cette harmonie imaginaire élimine le vivant réel, toujours traversé par la variation, la perte, l’altération et le temps.

5.4. L’équilibre comme élimination de l’altérité

Dans les projets Holy Daughters et Terracotta Daughters, l’altérité féminine est au centre. La fille est perçue comme déséquilibrante pour certains systèmes familiaux, économiques ou symboliques. Elle est donc éliminée avant même d’apparaître.

La violence est d’autant plus forte qu’elle peut se présenter comme calcul rationnel, tradition, prudence économique, choix familial ou équilibre social.

C’est précisément ce que l’art rend visible : l’équilibre proclamé peut cacher une logique d’exclusion.

5.5. Formule synthétique

L’équilibre devient destructeur lorsqu’il cesse d’être une régulation vivante et devient une exigence de conformité.

Il devient destructeur lorsqu’il préfère supprimer l’altérité plutôt que transformer sa propre structure.

Il devient destructeur lorsqu’il maintient une stabilité apparente au prix d’une dépense énergétique, psychique, sociale ou corporelle insoutenable.

Dans le vocabulaire proposé par cette lecture :

l’équilibre destructeur est une homéostasie dysfonctionnelle.

6. Homéostasie dysfonctionnelle

6.1. Définition

Une homéostasie dysfonctionnelle est un régime dans lequel un système maintient une forme d’équilibre apparent, mais au prix d’une dépense excessive, d’une perte de plasticité, d’une exclusion de l’altérité ou d’une auto-destruction progressive.

Elle contient quatre éléments :

⬢ une stabilité apparente ;

⬢ un coût élevé ;

⬢ une rigidification ;

⬢ un effet destructeur.

Le système ne s’effondre pas immédiatement. Il tient. Mais ce qui le fait tenir abîme sa capacité de vivre, de varier ou de se transformer.

6.2. Différence avec l’homéostasie vivante

L’homéostasie vivante est dynamique, économique, réversible, adaptative. Elle permet au corps de traverser des variations.

L’homéostasie dysfonctionnelle est rigide, coûteuse, répétitive, appauvrissante. Elle oblige le système à maintenir une forme au prix de ce qui devrait justement le faire vivre.

Dans l’homéostasie vivante, le système répond à une perturbation pour retrouver une marge.

Dans l’homéostasie dysfonctionnelle, le système répond à une perturbation en réduisant encore plus sa marge.

6.3. Exemples dans l’entretien

ExempleFonction initialeBascule dysfonctionnelle
Aiguilles / ventousesSoigner, rééquilibrerLe soin devient agression visuelle
ÉchographieSurveiller la santé du fœtusL’outil devient instrument de sélection sexuelle
PMAAider à concevoirLe processus devient scène de choix et de tri
AddictionRécompense, plaisirLe sujet consomme pour éviter le déplaisir
Préférence pour les garçonsMaintenir un ordre familial localProduction d’un déséquilibre démographique massif
Rituel socialDonner forme et cohésionMasquer ou légitimer une violence réelle

6.4. Homéostasie dysfonctionnelle et pulsion de mort

La référence freudienne à l’au-delà du principe de plaisir éclaire cette notion. Le sujet ne cherche pas simplement le plaisir ou la réduction de tension. Il peut répéter ce qui le fait souffrir. Il peut maintenir une organisation symptomatique stable. Le symptôme est souvent coûteux, mais il tient. Il protège et enferme à la fois.

L’homéostasie dysfonctionnelle peut alors être lue comme une forme d’équilibre pulsionnel : quelque chose se stabilise, mais dans une direction appauvrissante, fermée, répétitive, parfois destructrice.

6.5. Homéostasie dysfonctionnelle et société

La notion peut aussi éclairer des systèmes sociaux. Une société peut maintenir son ordre par des exclusions. Elle peut maintenir sa cohérence par la répétition de normes destructrices. Elle peut maintenir une image d’équilibre en déplaçant le coût sur certains corps : les filles non nées, les femmes, les pauvres, les malades, les générations futures, les écosystèmes.

Dans cette perspective, Terracotta Daughters rend visible une homéostasie sociale dysfonctionnelle : l’ordre familial ou patriarcal maintenu par la préférence masculine produit, à l’échelle collective, une guerre silencieuse contre les filles et une déformation démographique majeure.

7. Imbalance : quand le soin devient agression

Dans Imbalance, Prune Nourry détourne des objets thérapeutiques : aiguilles d’acupuncture, ventouses, instruments liés au soin et au rééquilibrage du corps.

Ces objets sont normalement associés à une restauration de la circulation, à un déblocage, à une harmonisation. Mais dans l’exposition, leur multiplication produit l’effet inverse. Ils deviennent trop nombreux, trop visibles, trop intrusifs. Le soin bascule en inquiétude.

Ce geste plastique est capital. Prune Nourry ne dénonce pas simplement un objet. Elle montre qu’un même dispositif peut changer de régime selon son intensité et son usage.

Une aiguille peut soigner. Trop d’aiguilles peuvent figurer un corps livré à une logique de correction sans fin. Une ventouse peut soulager. Une prolifération de ventouses peut faire apparaître l’angoisse d’un corps traité comme surface de réparation permanente.

Ce renversement vaut pour toute la vidéo. L’échographie peut protéger, mais elle peut aussi servir à sélectionner. La PMA peut aider, mais elle peut aussi ouvrir la scène du choix normatif. Le système de récompense peut soutenir le plaisir, mais devenir prison addictive. L’équilibre peut soutenir le vivant, mais devenir destructeur lorsqu’il supprime ce qui le dérange.

8. Addiction : le modèle biologique du déséquilibre

La séquence sur l’addiction donne un modèle très clair de l’homéostasie dysfonctionnelle.

Au départ, la prise de drogue stimule le système dopaminergique, associé au plaisir et à la récompense. Le cerveau réagit par un système opposant, notamment lié au stress. Ce système opposant vise à compenser l’excès et à restaurer une forme d’équilibre.

Avec la répétition, la logique se retourne :

⬢ le plaisir diminue ;

⬢ la tolérance augmente ;

⬢ le système de stress s’intensifie ;

⬢ le sujet ne consomme plus pour obtenir du plaisir ;

⬢ il consomme pour réduire un état de déplaisir chronique.

L’addiction montre donc une structure fondamentale :

un soulagement local peut produire une destruction globale.

Le geste qui paraît rétablir un équilibre immédiat aggrave le déséquilibre de fond. Le système continue à fonctionner, mais il fonctionne dans une direction qui l’enferme.

C’est l’une des images les plus fortes de l’entretien : le système ne tombe pas dans le chaos. Il se stabilise dans une pathologie.

9. Terracotta Daughters : donner un corps aux absentes

Le projet Terracotta Daughters constitue l’un des centres politiques et symboliques de l’entretien.

Prune Nourry s’inspire de l’armée de terre cuite de Xi’an, monument impérial masculin, guerrier et national. Elle en reprend la puissance formelle, mais elle la détourne. L’armée devient une armée de filles. Le monument du pouvoir devient monument des absentes.

Selon les éléments rappelés dans le compte rendu Gemini et les sources disponibles sur le projet, l’œuvre comprend 108 sculptures de terre cuite à taille humaine, réalisées en collaboration avec des artisans chinois. Les visages sont hybridés à partir de portraits de 8 petites filles chinoises contemporaines.

Le geste est double :

⬢ transformer une statistique en corps ;

⬢ transformer une absence en présence.

Les filles éliminées par sélection prénatale n’ont pas eu de visage social. Elles n’ont pas eu de corps visible. Elles n’ont pas eu d’histoire individuelle. L’œuvre leur donne une forme, sans prétendre les représenter une par une.

L’enfouissement jusqu’en 2030 ajoute une dimension temporelle décisive. L’œuvre n’est pas seulement exposée ; elle est confiée à la terre. Elle devient archive future, sépulture symbolique, mémoire différée. Elle sera relue dans un autre temps, lorsque les conséquences démographiques du déséquilibre auront atteint un seuil encore plus manifeste.

10. Antigone : sépulture symbolique des filles disparues

La référence d’Ansermet à Antigone est l’un des points les plus puissants de l’entretien.

Dans la tragédie de Sophocle, Antigone insiste pour donner une sépulture à son frère malgré l’interdiction politique. Le rite funéraire devient un acte éthique : refuser que le mort soit abandonné hors du symbolique.

Lire Terracotta Daughters comme un acte d’Antigone, c’est comprendre que l’œuvre n’est pas seulement critique ou documentaire. Elle accomplit un geste symbolique de sépulture pour des filles disparues avant même d’avoir pu entrer dans le monde social.

Les filles sélectionnées avant la naissance se trouvent dans une situation limite : elles sont absentes sans avoir été présentes, effacées avant nomination, exclues avant mémoire. L’art intervient alors pour créer une place symbolique.

L’enfouissement est donc plus qu’une stratégie artistique. Il produit un rite. Il donne à l’absence une matérialité. Il inscrit dans la terre ce que le système social a retiré du visible.

Cette lecture donne à l’œuvre une portée tragique : Prune Nourry ne « représente » pas simplement les filles absentes. Elle crée les conditions d’un deuil collectif qui n’a pas encore eu lieu.

11. Holy River : sacré, fille et fleuve pollué

Le projet Holy River à Calcutta prolonge cette logique dans un autre contexte culturel.

Prune Nourry crée une sculpture monumentale mêlant la vache sacrée et la petite fille. Le paradoxe est frontal : la vache est protégée, vénérée, intouchable ; la petite fille peut être éliminée, négligée ou sacrifiée. L’hybride rend cette contradiction impossible à ignorer.

La procession dans les rues de Calcutta, suivie de l’immersion dans le Gange, transforme l’œuvre en rituel public. Elle entre dans un régime religieux et collectif. Elle ne reste pas un objet exposé dans un espace neutre.

Le Gange ajoute une seconde couche de paradoxe. Il est pensé comme fleuve maternel et purificateur, mais il est aussi marqué par une pollution massive. Le symbole de purification coexiste avec un réel de contamination.

Là encore, l’entretien revient à la même structure : un équilibre symbolique peut masquer un déséquilibre réel. Une société peut vénérer certaines figures tout en détruisant certains corps. Un fleuve peut être mère sacrée dans le discours et milieu pollué dans le réel matériel.

Holy River montre que le sacré peut porter une contradiction au lieu de la résoudre. L’hybride fille-vache devient alors une figure d’alerte : il force la co-présence de ce qui est honoré et de ce qui est détruit.

12. Le Dîner Procréatif : bioéthique, choix et inconscient

Le Dîner Procréatif est une performance essentielle pour comprendre le lien entre art, bioéthique et inconscient.

Le projet transforme un repas gastronomique en parcours de procréation médicalement assistée. Les convives sélectionnent, manipulent, mangent, découpent. La PMA n’est plus seulement un débat abstrait. Elle devient une expérience incorporée.

Cette incorporation change tout. Les participants ne regardent pas une œuvre de loin. Ils entrent dans le dispositif. Ils deviennent eux-mêmes acteurs d’un processus de choix, de tri et de consommation symbolique du vivant.

Le menu décrit dans le compte rendu Gemini — bar à sperme, fécondation in vitro expérimentale, embryons congelés, enfant en fromage découpé au scalpel, dessert d’allaitement — produit une gêne précise. Il fait apparaître la proximité entre aide à la naissance, fantasme de maîtrise, désir de choix et consommation.

Le souvenir d’Ansermet choisissant le bleu plutôt que le rose est très révélateur. Même un sujet averti, informé, psychanalyste, se trouve pris dans les codes symboliques. Bleu / garçon, rose / fille : ces oppositions apparemment banales traversent les gestes, les préférences, les décisions.

La performance ne moralise pas. Elle expose. Elle montre que la bioéthique n’est jamais seulement rationnelle. Elle engage le corps, l’imaginaire, le désir, le dégoût, la gourmandise, la honte, le choix, l’inconscient.

13. Hybridation, mythe et création

L’hybride est l’un des grands opérateurs de Prune Nourry.

Dans la discussion, l’hybride est évoqué à la fois depuis la science et depuis les mythes. En génétique, l’hybride peut être associé à une limite reproductive ou à une infécondité. Dans l’art et dans les mythes, l’hybride devient au contraire un moyen de donner forme à l’impossible.

L’hybride permet de faire tenir ensemble des termes incompatibles :

HybrideContradiction rendue visible
Fille / vache sacréeSacralisation symbolique et violence faite aux filles
Petite fille / soldat de terre cuiteAbsence féminine et monument guerrier masculin
Repas / laboratoireGastronomie et bioéthique
Soin / agressionThérapeutique et correction intrusive
Fleuve purificateur / fleuve polluéPureté symbolique et contamination matérielle
Art / scienceForme sensible et dispositif technique
Naissance / consommationProcréation et ingestion symbolique

L’hybride ne résout pas la contradiction. Il l’expose. Il la rend habitable par la forme.

C’est pourquoi le déséquilibre peut être créateur. Il ouvre un espace où ce qui ne coïncide pas peut apparaître.

14. Lecture psychanalytique

Psychanalytiquement, l’entretien articule plusieurs notions fortes : symptôme, répétition, pulsion de mort, fantasme, inconscient, choix, désir, altérité, origine.

14.1. Le symptôme comme équilibre coûteux

Le symptôme n’est pas simplement un désordre. Il est souvent une solution. Il fait tenir quelque chose, mais au prix d’une souffrance.

C’est pourquoi l’idée d’homéostasie dysfonctionnelle est si pertinente : le symptôme peut être compris comme une forme d’équilibre psychique pathologique. Le sujet ne va pas bien, mais quelque chose tient. Le problème est que cette tenue coûte cher.

Le symptôme est donc un équilibre qui enferme.

14.2. Le fantasme de maîtrise

La sélection du sexe, la PMA, la possibilité de choisir l’embryon, le tri, le contrôle de l’origine : tout cela touche au fantasme de maîtrise.

L’enfant n’apparaît plus seulement comme altérité imprévisible. Il devient projet, choix, objet de sélection, surface de projection.

L’entretien ne réduit pas la PMA à cette dérive. Il montre plutôt que les techniques de procréation peuvent devenir le lieu où se révèlent des fantasmes sociaux puissants : préférence sexuelle, maîtrise de la naissance, évitement de l’imprévu, désir de conformité.

14.3. La fille comme altérité éliminée

La sélection prénatale du sexe montre une violence très particulière : l’enfant féminin est supprimé avant même d’avoir une existence sociale visible. Il ne s’agit pas seulement d’un meurtre symbolique, mais d’un effacement avant apparition.

L’œuvre de Prune Nourry répond à cet effacement par une opération inverse : elle donne visage, corps, monument, procession, sépulture et mémoire.

14.4. Antigone

La référence à Antigone donne une profondeur tragique à Terracotta Daughters. Dans la tragédie de Sophocle, Antigone insiste pour donner une sépulture à son frère malgré l’interdiction politique. Le rite funéraire devient acte éthique, geste de dignité, refus que le mort soit abandonné hors du symbolique.

En comparant Terracotta Daughters à un acte d’Antigone, Ansermet suggère que l’artiste donne une sépulture symbolique aux filles absentes. Elle réintroduit dans la mémoire collective celles qui ont été exclues du monde visible.

14.5. Le Dîner Procréatif

Le Dîner Procréatif est psychanalytiquement très riche parce qu’il fait passer la bioéthique par l’incorporation.

Les convives ne se contentent pas de réfléchir à la PMA. Ils mangent, choisissent, découpent, consomment. Ils deviennent acteurs d’un dispositif troublant.

La scène révèle que les choix bioéthiques ne sont pas seulement rationnels. Ils sont pris dans des codes inconscients : bleu / garçon, rose / fille, désir parental, fantasme de l’enfant parfait, plaisir du choix, malaise de la consommation.

15. Lecture neuroscientifique

15.1. Homéostasie

Le point neuroscientifique de départ est l’homéostasie : le corps maintient ses constantes internes par des processus régulateurs. Cette homéostasie est dynamique. Elle suppose une capacité d’ajustement permanent. Elle est une condition du vivant.

15.2. Allostasie

L’allostasie est une régulation par adaptation à la contrainte. Elle devient problématique lorsque son coût devient chronique.

Dans le stress, l’addiction ou certains états pathologiques, le système peut maintenir une stabilité apparente au prix d’une surcharge. C’est ce que le fil désigne comme homéostasie dysfonctionnelle.

15.3. Addiction et processus opposants

La séquence sur l’addiction rend cette logique concrète. Le cerveau active un système de récompense, puis un système opposant. La répétition installe un état où le système opposant domine. L’individu ne cherche plus le plaisir, mais la réduction de l’état négatif.

Ce n’est plus une recherche de plaisir. C’est une survie subjective minimale.

15.4. Neurosciences et art

L’intérêt de la Fondation Agalma n’est pas de réduire l’art à un fonctionnement cérébral. Il est plutôt de montrer que l’art met en forme des tensions que les neurosciences peuvent éclairer sans les épuiser.

Les œuvres de Prune Nourry rendent sensibles des processus de régulation, dérégulation, plasticité, répétition, habituation, mémoire et après-coup.

Elles permettent de voir autrement ce que les concepts décrivent.

16. Lecture esthétique et anthropologique

16.1. Une esthétique du paradoxe

L’œuvre de Prune Nourry fonctionne par paradoxe :

⬢ objets de soin devenus inquiétants ;

⬢ filles absentes devenues armée monumentale ;

⬢ vache sacrée associée à la petite fille sacrifiée ;

⬢ repas gastronomique transformé en laboratoire de PMA ;

⬢ archéologie du passé transformée en archive du futur ;

⬢ beauté plastique associée à une violence sociale.

La beauté n’est pas décoration. Elle attire pour mieux faire apparaître le trouble.

16.2. Le rôle du rituel

Plusieurs œuvres fonctionnent comme des rites :

⬢ procession de Holy River ;

⬢ immersion dans le Gange ;

⬢ enfouissement de Terracotta Daughters ;

⬢ repas performatif du Dîner Procréatif ;

⬢ gestes de sélection, découpe, ingestion.

Le rituel permet de faire passer une question abstraite dans un geste partagé. Il engage le corps, le groupe, la mémoire et le temps.

16.3. L’anthropologie de l’hybride

Chez Lévi-Strauss, les mythes donnent forme à des contradictions que la pensée ordinaire ne parvient pas à résoudre directement. L’hybride permet de faire tenir l’incompatible.

Chez Prune Nourry, l’hybride joue ce rôle : il donne forme à des contradictions bioéthiques, sociales et symboliques.

La fille-vache de Holy River concentre une contradiction massive : la vache est sacrée et protégée, alors que la fille peut être éliminée. L’hybride rend cette contradiction impossible à ignorer.

16.4. Archéologie contemporaine

Terracotta Daughters est une archéologie inversée.

L’œuvre est contemporaine, mais elle est enterrée pour devenir une archive future. Elle parle du présent à partir d’un geste adressé à l’avenir.

L’enfouissement jusqu’en 2030 donne à l’œuvre une temporalité propre. Elle n’est pas seulement visible maintenant. Elle est destinée à revenir plus tard, dans un autre contexte, avec une autre lisibilité.

17. Lecture T^ / morphogénétique

Dans une lecture T^, l’œuvre de Prune Nourry tient comme holochamp morphogénétique fractal, en co-présence dissymétrique de configurations locales, sous horizon Janus asymétrique non accessible. Les figures canoniques du coin de papillon et de la libellule permettent de lire la dynamique de l’œuvre : césure minimale, portance sans fixation, tenue sans fondation.

L’œuvre ne totalise pas « la femme », « la science », « le corps », « la maternité », « la médecine » ou « la technique ». Elle met en co-présence des configurations locales :

⬢ fille absente ;

⬢ fille sacrée ;

⬢ fille sélectionnée ;

⬢ fille enterrée ;

⬢ fille archéologique ;

⬢ femme malade ;

⬢ femme amazone ;

⬢ femme-matrice ;

⬢ femme-fragment ;

⬢ soin ;

⬢ blessure ;

⬢ rituel ;

⬢ biotechnologie ;

⬢ statistique ;

⬢ visage.

Le motif libellule est opérant : portance sans fixation. L’œuvre soutient un champ de questions sans le refermer.

Le motif coin de papillon apparaît dans la césure minimale : transformation, métamorphose, passage, avec maintien de la fracture. L’œuvre ne transforme pas la blessure en guérison automatique. Elle ne transforme pas l’absence en mémoire pacifiée. Elle maintient la tension.

Le point fort de Prune Nourry est qu’elle ne produit pas une synthèse fermée. Elle produit des dispositifs où plusieurs régimes incompatibles tiennent ensemble :

⬢ médecine / rite ;

⬢ fille / armée ;

⬢ terre / futur ;

⬢ absence / monument ;

⬢ blessure / beauté ;

⬢ science / mythe ;

⬢ équilibre / destruction ;

⬢ homéostasie / dysfonction.

Dans cette perspective, l’homéostasie dysfonctionnelle devient une figure structurale : un champ tient, mais il tient en abîmant sa propre portance.

18. Conclusion

L’entretien avec Prune Nourry à la Fondation Agalma est construit autour d’une question plus profonde que le simple thème du déséquilibre :

Quand un système cherche à maintenir l’équilibre, que maintient-il vraiment ?

Il peut maintenir la vie. Il peut maintenir la plasticité. Il peut maintenir la possibilité d’une transformation.

Il peut aussi maintenir une norme, une répétition, une exclusion, un symptôme, une violence ou une destruction.

C’est là que la formule homéostasie dysfonctionnelle devient essentielle dans la lecture proposée ici. Elle permet de comprendre que le destructeur n’est pas seulement dans le déséquilibre visible. Il peut être dans l’équilibre lui-même, lorsqu’il devient rigide, coûteux, fermé ou normatif.

Prune Nourry donne une forme à cette ambiguïté. Elle montre que les objets de soin peuvent devenir agressifs, que les techniques de procréation peuvent devenir scènes de tri, que les statistiques peuvent cacher des corps absents, que les sociétés peuvent chercher un équilibre local en produisant une catastrophe globale.

Son art ne moralise pas simplement la science. Il ne rejette pas la technique. Il expose les zones où la technique rencontre le fantasme, où le soin rencontre le contrôle, où l’équilibre rencontre la destruction.

Imbalance n’est donc pas seulement le nom d’une exposition. C’est une grammaire du vivant contemporain.

L’entretien peut se résumer ainsi :

Le vivant ne tient pas par équilibre parfait. Il tient par régulation ouverte, variation, altérité, temps et transformation. Lorsque l’équilibre veut supprimer ces dimensions, il devient homéostasie dysfonctionnelle : une stabilité qui détruit ce qu’elle prétend préserver.

19. Sources et références

19.1. Sources primaires

⬢ YouTube — Agalma Foundation – Interview with Prune Nourry :

https://www.youtube.com/watch?v=xgVJJZRVomc

⬢ Fondation Agalma — page générale :

https://www.agalma.ch/lang-fr/

⬢ Fondation Agalma — Entretien avec Prune Nourry, 22 février 2017 :

https://www.agalma.ch/entretien-prune-nourry/

⬢ Site officiel de Prune Nourry — biographie :

https://www.prunenourry.com/biography

⬢ Site officiel de Prune Nourry — Terracotta Daughters 2012–2030 :

https://www.prunenourry.com/project/terracotta-daughters-2012-2030

19.2. Sources secondaires sur Prune Nourry et ses œuvres

⬢ Galerie Templon — Prune Nourry :

https://www.templon.com/artists/prune-nourry-2/

⬢ Galerie Templon — Contemporary Archeology :

https://www.templon.com/exhibitions/contemporary-archeology-2/

⬢ Hyperallergic — Terracotta Daughters: An Army to Battle Gender Imbalance in China, 12 décembre 2013 :

https://hyperallergic.com/terracotta-daughters-an-army-to-battle-gender-imbalance-in-china/

⬢ Wired — A Terracotta Army of Girls Inspired by China’s Bias Toward Boys, 29 janvier 2014 :

https://www.wired.com/2014/01/bako-terracotta-daughters

⬢ Observer — Prune Nourry’s Terracotta Daughters Army Is Readied for Burial in China, 22 octobre 2015 :

https://observer.com/2015/10/prune-nourrys-terracotta-daughters-army-is-readied-for-burial-in-china/

⬢ Tribeca Film — entretien autour de Terracotta Daughters :

https://tribecafilm.com/news/prune-nourry-and-terracotta-daughters

19.3. Références théoriques et conceptuelles

⬢ Sigmund Freud — Au-delà du principe de plaisir.

⬢ Sigmund Freud — théorie de la répétition, du symptôme et de la pulsion de mort.

⬢ Claude Lévi-Strauss — pensée mythique, hybridation, médiation des contradictions.

⬢ Sophocle — Antigone, pour la question de la sépulture symbolique.

⬢ Concepts neuroscientifiques : homéostasie, allostasie, système de récompense dopaminergique, théorie des processus opposants, addiction.

⬢ Concepts bioéthiques : sélection prénatale du sexe, échographie, PMA, choix embryonnaire.