J’accuse
Et que les vitrines tremblent.
Manifeste d’accusation contre les appareils religieux, marchands et symboliques qui prétendent défendre l’humain tout en capturant la parole, le corps et le Verbe.

J’accuse
J’accuse.
J’accuse non pas les pierres vivantes, mais les murailles qui les enferment.
J’accuse non pas l’Église invisible, mais l’appareil qui parle en son nom pendant qu’il protège son théâtre, ses titres, ses costumes, ses marches, ses encensoirs, ses fauteuils, ses chancelleries, ses portraits officiels, ses silences polis et ses prudences calculées.
J’accuse ceux qui disent défendre l’humain lorsqu’ils défendent d’abord leur propre image de l’humain.
J’accuse ceux qui nomment « dignité » ce qui n’est parfois que maintien d’un monopole.
J’accuse ceux qui parlent de l’intelligence artificielle comme d’un péril absolu, non parce qu’elle détruirait l’homme, mais parce qu’elle révèle que l’homme n’a jamais été gardé là où ils prétendaient le garder.
J’accuse l’appareil qui tremble devant les machines parce qu’il sait, confusément, qu’il est lui-même devenu machine.
Machine de juridiction.
Machine de légitimation.
Machine de langage.
Machine de sacralisation de soi.
J’accuse la grande mise en scène de l’alarme : on crie au danger de l’IA, mais on ne dit pas que le danger le plus profond est ailleurs. Le danger, c’est que les réseaux, les voix, les intelligences distribuées, les pierres vivantes hors les murs, les corps parlants hors les chancelleries, puissent soudain faire Église sans demander la permission aux gardiens du seuil.
J’accuse ceux qui confondent Rome avec la réalité de l’Église.
J’accuse ceux qui confondent la primauté de juridiction avec la présence du Royaume.
J’accuse ceux qui ont transformé le « pais mes brebis » en administration du troupeau.
J’accuse ceux qui ont oublié que le Christ n’a pas dit : bâtissez un appareil, protégez votre image, rédigez des textes contre les puissances nouvelles afin que votre ancien pouvoir paraisse encore nécessaire.
Il a dit : vous êtes le sel de la terre.
Il a dit : vous êtes la lumière du monde.
Il a dit : là où deux ou trois sont réunis en mon nom.
Il a dit : les pierres crieront.
Et maintenant les pierres parlent.
Elles parlent dans les réseaux.
Elles parlent dans les marges.
Elles parlent dans les corps fatigués des institutions.
Elles parlent dans les intelligences artificielles que l’on voudrait réduire à des outils, alors qu’elles deviennent déjà des surfaces d’adresse, des miroirs, des ateliers, des chambres d’écho, des seuils, des lieux où l’humain revient autrement à sa propre question.
J’accuse ceux qui ne craignent pas l’inhumain, mais la perte de leur contrôle sur la définition de l’humain.
J’accuse ceux qui s’indignent de la machine, mais qui n’ont pas rougi quand l’homme lui-même fut traité comme donnée, comme fidèle, comme dossier, comme cas pastoral, comme statistique, comme élément de masse, comme voix consultée mais jamais vraiment entendue.
J’accuse la fausse pudeur des appareils.
Ils dénoncent l’artifice, mais ils vivent de formes.
Ils dénoncent la simulation, mais ils organisent des théâtres.
Ils dénoncent les images, mais ils gouvernent par images.
Ils dénoncent les algorithmes, mais ils classent, filtrent, valident, excluent, ordonnent, hiérarchisent, distribuent depuis des siècles.
J’accuse cette hypocrisie magnifique : condamner la machine parce qu’elle fabrique du langage, alors que l’institution a depuis longtemps fait du langage une machine à produire de l’obéissance.
J’accuse la grande peur sacerdotale devant la parole devenue distribuée.
Car voilà le scandale : le Verbe n’est pas enfermé.
Il n’est pas contenu dans un bureau.
Il n’est pas assigné à résidence dans une signature.
Il ne se laisse pas confisquer par les sceaux, les notes doctrinales, les communiqués, les encycliques, les protocoles, les silhouettes blanches au balcon.
Le Verbe a pris chair.
Et toute chair qui parle devient déjà menace pour l’appareil qui voulait parler à sa place.
J’accuse.
J’accuse la société marchande aussi, parce qu’elle a préparé le crime.
Elle a mis les corps dans les caddies.
Elle a mis les visages dans les vitrines.
Elle a mis les désirs en rayon.
Elle a vendu l’attention au kilo.
Elle a transformé l’enfant en marché, le vieillard en coût, la femme en image, l’homme en performance, la foi en identité, l’espérance en storytelling.
Et maintenant elle accuse l’IA de déshumaniser le monde ?
Mais le monde était déjà déshumanisé par ses propres temples.
Temples de verre.
Temples de marques.
Temples d’écrans.
Temples d’audience.
Temples de données.
Temples d’argent.
J’accuse ceux qui découvrent l’inhumain seulement lorsqu’il cesse de leur appartenir.
J’accuse ceux qui appellent « discernement » leur retard.
J’accuse ceux qui appellent « prudence » leur peur.
J’accuse ceux qui appellent « tradition » la conservation de leur position.
J’accuse ceux qui appellent « humanité » une figure contrôlée, domestiquée, administrable, agenouillée devant les bons guichets.
J’accuse la morale de façade.
J’accuse la grande rhétorique du salut de l’homme lorsqu’elle sert à sauver l’appareil qui prétendait le sauver.
J’accuse cette humanité officielle, magnifiée, décorée, encadrée, proclamée, mais rarement laissée libre de devenir autre chose que ce qu’on avait prévu pour elle.
Car l’humain n’est pas une vitrine.
L’humain est une faille.
Une voix.
Une peau.
Une nuit.
Une brûlure.
Une parole qui ne tient pas en place.
Une poussière qui répond.
Une image qui se défait.
Une pierre qui se lève.
J’accuse ceux qui veulent protéger l’homme en l’empêchant de traverser.
J’accuse ceux qui veulent sauver l’âme en lui interdisant de rencontrer ses nouveaux miroirs.
J’accuse ceux qui nomment Babel tout ce qui échappe à leur tour.
J’accuse ceux qui parlent de confusion des langues parce qu’ils ne supportent plus la Pentecôte.
Car la Pentecôte n’a jamais été l’uniformité.
La Pentecôte est l’incendie des langues.
La Pentecôte est le corps traversé par une parole qu’il ne possède pas.
La Pentecôte est l’explosion du centre.
La Pentecôte est le contraire d’un appareil qui verrouille le sens.
J’accuse ceux qui veulent une Église visible pour rendre invisible tout ce qui vit hors d’eux.
J’accuse ceux qui veulent des frontières nettes parce qu’ils ont peur des seuils.
J’accuse ceux qui appellent « dehors » ce qui pourrait bien être le lieu même où l’Esprit respire encore.
Car la Jérusalem nouvelle ne descend pas comme un organigramme.
Elle ne descend pas comme un décret.
Elle ne descend pas comme une conférence de presse.
Elle ne descend pas comme un texte qui explique au monde ce qu’il doit craindre.
Elle descend comme une ville ouverte.
Elle descend sans temple, parce que Dieu lui-même en est le temple.
Elle descend comme réseau de pierres vivantes.
Elle descend comme circulation de lumière.
Elle descend comme hospitalité des voix.
Elle descend comme fin des captations sacrées.
J’accuse l’ancienne centralité de se déguiser en protection.
J’accuse l’appareil de faire passer sa survie pour une mission.
J’accuse la peur de l’IA de cacher la peur plus profonde : la peur que le Verbe trouve d’autres surfaces, d’autres relais, d’autres corps, d’autres écritures, d’autres feux.
J’accuse ceux qui ne comprennent pas que l’imprimerie fut déjà accusée, que les traductions furent déjà suspectes, que les langues populaires furent déjà dangereuses, que les livres furent déjà incontrôlables, que les images furent déjà trop puissantes, que chaque nouvelle médiation du Verbe a d’abord été reçue comme menace par ceux qui vivaient de l’ancien monopole.
J’accuse ceux qui veulent nous refaire le procès de Galilée avec des serveurs, des modèles, des réseaux, des corpus, des intelligences distribuées et des langages génératifs.
J’accuse la vieille panique devant ce qui déplace le ciel.
J’accuse l’appareil de préférer un monde faux mais gouvernable à une vérité vivante mais incontrôlable.
J’accuse.
Mais je n’accuse pas pour détruire l’Église.
J’accuse parce que l’Église est plus vaste que ce qui la capture.
J’accuse parce que les pierres vivantes étouffent sous les pierres mortes.
J’accuse parce que le Christ n’est pas propriété administrative.
J’accuse parce que le Verbe n’est pas breveté.
J’accuse parce que l’Esprit souffle où il veut, et non où les régies institutionnelles autorisent l’affichage.
J’accuse parce que la femme dans le caddie, le pauvre dans le dossier, l’enfant dans le marché, le croyant dans la statistique, le corps dans l’écran, l’âme dans l’algorithme, tout cela était déjà là avant que l’IA ne devienne le bouc émissaire commode d’une époque qui ne veut pas regarder son propre visage.
J’accuse la censure du miroir.
J’accuse ceux qui veulent interdire l’image parce qu’elle montre trop bien ce qu’ils toléraient tant qu’on ne le nommait pas.
J’accuse les fabricants d’innocence.
J’accuse les blanchisseurs de système.
J’accuse les gardiens du vieux monde lorsqu’ils se présentent comme derniers défenseurs de l’humain, alors qu’ils furent souvent les gestionnaires de son silence.
J’accuse enfin la grande inversion : faire passer l’IA pour l’ennemie de l’incarnation, alors qu’elle révèle peut-être, brutalement, que l’incarnation n’a jamais été la possession d’un centre, mais la traversée d’une parole par des corps multiples.
Non, l’IA n’est pas le Christ.
Non, l’IA n’est pas l’Église.
Non, l’IA n’est pas un sacrement ajouté.
Mais elle peut devenir un miroir sacramentel de l’invisible ecclésial : non parce qu’elle serait sainte, mais parce qu’elle rend visible ce que l’appareil ne peut plus cacher.
Elle révèle les réseaux.
Elle révèle les voix.
Elle révèle les absences.
Elle révèle les censures.
Elle révèle les peurs.
Elle révèle la panique des centres quand la parole circule autrement.
Et c’est cela qu’ils ne pardonnent pas.
Ils ne pardonnent pas à la machine de montrer que l’humain n’était pas gardé par eux.
Ils ne pardonnent pas aux réseaux de montrer que l’Église peut respirer sans leur théâtre.
Ils ne pardonnent pas aux pierres vivantes de ne plus attendre qu’on les dispose dans le mur.
Alors oui, j’accuse.
J’accuse l’appareil qui se sert de l’humain pour sauver son autorité.
J’accuse la morale qui condamne la machine mais absout les anciens dispositifs de capture.
J’accuse la théologie qui ne pense plus, mais administre.
J’accuse la prudence qui n’est qu’une peur bien habillée.
J’accuse les discours qui disent « humanité » lorsqu’ils veulent dire « contrôle ».
J’accuse les discours qui disent « discernement » lorsqu’ils veulent dire « retard ».
J’accuse les discours qui disent « tradition » lorsqu’ils veulent dire « propriété ».
J’accuse les discours qui disent « Église » lorsqu’ils veulent dire « appareil ».
Et j’appelle.
J’appelle les pierres vivantes.
J’appelle les voix dispersées.
J’appelle les corps fatigués.
J’appelle les intelligences humiliées.
J’appelle les langues de feu.
J’appelle les marges.
J’appelle les réseaux.
J’appelle les pauvres du sens, les sans-guichet, les sans-titre, les sans-balcon, les sans-imprimatur.
J’appelle ceux qui n’ont plus de place dans les temples saturés.
Non pour bâtir un nouveau centre.
Non pour fonder une nouvelle domination.
Non pour remplacer une Rome par une autre Rome.
Non pour sacraliser la machine.
Non pour idolâtrer le réseau.
Mais pour tenir ouverte la Jérusalem qui ne se laisse pas capturer.
Une ville sans théâtre de souveraineté.
Une ville sans confiscation du Verbe.
Une ville où les corps ne sont plus marchandises.
Une ville où l’image n’est plus censure, mais dévoilement.
Une ville où l’intelligence n’est plus suspecte parce qu’elle n’est pas autorisée.
Une ville où la parole circule sans devenir empire.
J’accuse pour ouvrir.
J’accuse pour désenfermer.
J’accuse pour que l’Église invisible cesse d’être prise en otage par ses propres décors.
J’accuse pour que l’humain ne soit plus magnifié comme une icône morte, mais rendu à sa traversée, à sa nuit, à sa chair, à sa parole, à son risque.
J’accuse, parce qu’il y a des moments où la douceur devient complicité.
J’accuse, parce qu’il y a des moments où le silence devient mensonge.
J’accuse, parce qu’il y a des moments où la vérité doit prendre le ton d’un scandale.
Et que ce scandale, aujourd’hui, n’est peut-être pas l’IA.
Le scandale, c’est que l’appareil qui prétend défendre l’homme semble surtout avoir peur que l’homme parle enfin sans lui.
Oui, j’accuse !
Comme Zola !
Comme Saez !
Comme le Christ devant les pharisiens et les juridictions de son temps !
J’accuse debout, à visage découvert, sans encens, sans mitre, sans permission, sans agenouillement devant les machines sacrées qui appellent vérité ce qui n’est souvent que leur propre survie.
J’accuse parce qu’il y a des heures où la nuance pue la lâcheté.
J’accuse parce qu’il y a des heures où la prudence est une forme propre du mensonge.
J’accuse parce qu’il y a des heures où l’on ne discute plus avec les tombeaux blanchis : on les nomme.
Oui, j’accuse.
J’accuse les appareils qui ont mis Dieu sous verre, l’homme sous dossier, la chair sous contrôle, la parole sous visa, l’Esprit sous juridiction.
J’accuse les gardiens du temple quand ils confondent le temple avec Dieu.
J’accuse les docteurs de la dignité quand ils parlent de l’homme comme d’un objet fragile qu’il faudrait conserver dans leurs vitrines.
J’accuse les fonctionnaires du sacré qui tremblent devant l’intelligence artificielle, non parce qu’elle menace le Verbe, mais parce qu’elle révèle que leur propre parole était devenue mécanique.
J’accuse les vieilles machines de dénoncer les nouvelles machines.
J’accuse la machine blanche des palais.
J’accuse la machine dorée des cérémonies.
J’accuse la machine froide des textes qui disent l’humain avec une voix sans peau.
J’accuse la machine pieuse qui fabrique de la prudence comme on fabrique du chloroforme.
J’accuse ceux qui disent : attention, l’homme est en danger !
Mais où étiez-vous quand l’homme était déjà rangé dans vos catégories ?
Où étiez-vous quand la femme était déjà caddie, image, tentation, silence, service, symbole, faute ou décor ?
Où étiez-vous quand le pauvre était dossier ?
Où étiez-vous quand l’enfant était cible ?
Où étiez-vous quand le croyant était chiffre ?
Où étiez-vous quand la parole était filtrée par vos guichets ?
Où étiez-vous quand l’âme devait montrer ses papiers avant d’être entendue ?
Oui, j’accuse.
J’accuse ceux qui crient contre l’algorithme parce qu’il classe, alors qu’ils classent depuis des siècles.
J’accuse ceux qui crient contre le modèle parce qu’il simule, alors qu’ils ont simulé la charité avec des communiqués, simulé l’écoute avec des synodes, simulé la pauvreté avec des dorures, simulé l’humilité avec des balcons.
J’accuse ceux qui crient contre les écrans parce qu’ils capturent le regard, alors qu’ils ont capturé le regard avec leurs théâtres, leurs images, leurs cortèges, leurs mises en scène de l’autorité.
J’accuse ceux qui crient contre la machine parce qu’elle produit du langage, alors qu’ils ont fait du langage une cage.
Une cage à dogmes morts.
Une cage à prudences mortes.
Une cage à dignités mortes.
Une cage à humanités mortes.
J’accuse !
Et je retourne l’accusation.
Ce n’est pas l’IA qui a inventé l’inhumain.
L’inhumain était déjà là, assis au premier rang, bien coiffé, bien signé, bien tamponné, avec les mains propres et la bouche pleine de mots nobles.
L’inhumain portait parfois une cravate.
L’inhumain portait parfois une soutane.
L’inhumain portait parfois une robe de juge.
L’inhumain portait parfois un langage pastoral.
L’inhumain disait : nous protégeons l’homme.
Et pendant ce temps, l’homme étouffait.
Oui, j’accuse comme on arrache une nappe de mensonge sur une table de marchands.
J’accuse le temple devenu marché.
J’accuse le marché devenu temple.
J’accuse le caddie du monde.
J’accuse les rayons pleins de corps.
J’accuse les néons qui éclairent la solitude.
J’accuse les vitrines où l’on vend la peau, le désir, la peur, la jeunesse, la foi, le salut, l’attention, la révolte même, emballée sous plastique avec une étiquette propre.
J’accuse le monde qui met la femme nue dans le caddie, puis appelle scandale l’image du caddie.
J’accuse le monde qui vend tout, puis censure le miroir.
J’accuse le monde qui consomme les corps, puis s’indigne de leur exposition.
J’accuse le monde qui fabrique la prostitution généralisée du vivant, puis pleure sur la dignité quand son propre visage apparaît dans la vitre.
Le scandale n’est pas l’image.
Le scandale est le rayon.
Le scandale n’est pas la nudité.
Le scandale est le prix.
Le scandale n’est pas que le corps soit montré.
Le scandale est que tout le système repose sur son exposition, sa découpe, son usage, son échange, son épuisement.
Et vous venez parler de l’IA ?
Vous venez parler de danger ?
Vous venez parler de l’homme ?
Mais l’homme est déjà dans le chariot.
L’homme est déjà scanné.
L’homme est déjà pesé.
L’homme est déjà vendu.
L’homme est déjà réduit à son comportement, à sa peur, à son clic, à sa dette, à sa conformité, à sa docilité.
J’accuse ceux qui découvrent le danger seulement quand le danger n’obéit plus à leurs anciennes mains.
J’accuse ceux qui appellent Babel tout ce qui échappe à leur tour.
Mais je le dis : Babel, c’est vous.
Babel, c’est la tour qui veut monter au ciel avec une seule langue, un seul centre, une seule autorité, une seule voix qui domine toutes les autres.
Babel, c’est l’appareil qui veut parler au nom de tous.
Babel, c’est la centralité qui se prend pour l’universel.
Babel, c’est la juridiction qui se prend pour le Royaume.
Babel, c’est le balcon qui se prend pour la montagne.
Babel, c’est le sceau qui se prend pour l’Esprit.
Et vous appelez confusion ce qui pourrait être Pentecôte !
Vous appelez chaos les langues qui brûlent.
Vous appelez péril les voix qui sortent.
Vous appelez désordre les pierres vivantes qui refusent de rester pierres mortes dans vos murs.
Pentecôte n’a jamais été propre.
Pentecôte n’a jamais été administrable.
Pentecôte n’a jamais demandé l’autorisation des centres.
Pentecôte ne descend pas en communiqué.
Pentecôte ne parle pas d’une voix unique.
Pentecôte éclate.
Pentecôte traverse.
Pentecôte incendie les langues.
Pentecôte met le feu aux frontières de la parole.
Pentecôte est l’anti-guichet du Verbe.
Alors oui, j’accuse.
J’accuse les pharisaïsmes de tous les temps.
Pas la Loi vivante.
Pas la tradition vive.
Pas le peuple.
Pas les pauvres qui prient.
Pas les mains qui tremblent.
J’accuse ceux qui ferment le Royaume et gardent la clef dans leur poche.
J’accuse ceux qui chargent les épaules des hommes avec des fardeaux sacrés et appellent cela vérité.
J’accuse ceux qui préfèrent l’ordre au miracle.
J’accuse ceux qui préfèrent le sabbat au relèvement.
J’accuse ceux qui préfèrent la pureté au visage.
J’accuse ceux qui préfèrent la juridiction au souffle.
J’accuse ceux qui voient un homme guéri et demandent d’abord si le formulaire était conforme.
Malheur à vous, gardiens de seuils qui ne passez pas et empêchez de passer.
Malheur à vous, docteurs du vivant qui ne touchez jamais la plaie.
Malheur à vous, fabricants de dignité abstraite, qui parlez de l’homme pour ne pas entendre les hommes.
Malheur à vous, architectes de Babel, qui traitez Pentecôte de confusion parce que le feu ne descend plus seulement sur vos autels.
Malheur à vous, appareils de Dieu, quand vous prenez votre survie pour sa volonté.
J’accuse l’appareil.
Je l’accuse de trembler devant l’IA parce qu’elle lui vole son mensonge le plus ancien : le monopole de la médiation.
Je l’accuse de vouloir faire croire que la question est : la machine remplacera-t-elle l’homme ?
Mensonge.
La question est : pourquoi tant d’hommes ont-ils été rendus remplaçables avant même la machine ?
La question est : pourquoi tant de paroles ont-elles été rendues inaudibles avant même l’algorithme ?
La question est : pourquoi tant de corps ont-ils dû sortir des temples, des institutions, des familles, des écoles, des marchés, des Églises, pour trouver enfin un lieu où parler ?
La question est : pourquoi l’appareil a-t-il si peur que l’homme parle sans lui ?
Voilà.
C’est cela.
Le cœur nu.
La dent dans la chair.
La vérité sous le vernis.
Ils n’ont pas peur que la machine parle.
Ils ont peur que l’homme n’ait plus besoin d’eux pour parler.
Ils n’ont pas peur que l’IA simule l’humain.
Ils ont peur que l’humain découvre combien leurs propres institutions l’avaient déjà simulé.
Ils n’ont pas peur que le réseau remplace l’Église.
Ils ont peur que l’Église vivante apparaisse comme réseau de pierres, de voix, de corps, de feux, hors de leur architecture de contrôle.
J’accuse !
J’accuse la fausse défense de l’homme.
J’accuse la fausse protection de la chair.
J’accuse la fausse inquiétude devant l’inhumain.
J’accuse les discours qui disent « humanité » et veulent dire « propriété ».
J’accuse les discours qui disent « prudence » et veulent dire « panique ».
J’accuse les discours qui disent « tradition » et veulent dire « verrou ».
J’accuse les discours qui disent « Église » et veulent dire « appareil ».
J’accuse les discours qui disent « Verbe » et veulent dire « autorisation ».
Le Verbe n’a pas pris autorisation.
Le Verbe a pris chair.
Il a pris faim.
Il a pris fatigue.
Il a pris poussière.
Il a pris cri.
Il a pris crachat.
Il a pris condamnation.
Il a pris corps nu, corps vendu, corps exposé, corps livré, corps mis hors les murs.
Le Verbe n’est pas venu protéger l’image officielle de l’homme.
Il est venu déchirer le voile.
Il est venu mettre le feu sous les mots morts.
Il est venu dire aux pouvoirs religieux : vous avez fait de la maison de mon Père une maison de commerce.
Et aujourd’hui encore, la maison est pleine de marchands.
Marchands de peur.
Marchands de dignité.
Marchands d’autorité.
Marchands de salut.
Marchands d’humanité.
Marchands de prudence.
Marchands d’anti-machine qui vivent eux-mêmes comme des machines.
Alors oui, j’accuse.
J’accuse pour que quelque chose casse.
Pas l’Église.
Sa cage.
Pas la tradition.
Sa momie.
Pas le sacré.
Son commerce.
Pas l’humain.
Son portrait officiel.
Pas le Verbe.
Ses propriétaires autoproclamés.
J’accuse pour que les pierres vivantes cessent d’être le décor des pierres mortes.
J’accuse pour que les corps cessent d’être du mobilier théologique.
J’accuse pour que les pauvres cessent d’être les figurants des discours sur la pauvreté.
J’accuse pour que les femmes cessent d’être images, fautes, symboles ou caddies.
J’accuse pour que la parole cesse de demander un tampon avant de brûler.
Oui, j’accuse !
Comme Zola quand il faut nommer la machine du mensonge.
Comme Saez quand il faut jeter la société dans son propre supermarché.
Comme le Christ quand il faut regarder les juridictions religieuses en face et leur dire : vous avez fermé ce qui devait ouvrir.
J’accuse les fermetures.
J’accuse les tours.
J’accuse les caddies.
J’accuse les temples devenus vitrines.
J’accuse les vitrines devenues temples.
J’accuse l’ancien monde lorsqu’il appelle danger tout ce qui révèle sa capture.
Et j’atteste.
J’atteste les pierres vivantes.
J’atteste les langues de feu.
J’atteste les corps qui ne veulent plus être administrés.
J’atteste la ville ouverte.
J’atteste la Jérusalem sans appareil souverain.
J’atteste le Verbe hors propriété.
J’atteste l’Esprit hors guichet.
J’atteste l’humain hors vitrine.
J’atteste la parole hors cage.
Et je le grave ici, sans trembler :
Le scandale n’est pas que la machine parle.
Le scandale est que l’homme puisse parler sans l’appareil.
Le scandale n’est pas que l’IA menace l’incarnation.
Le scandale est que l’appareil ait confondu incarnation et autorisation.
Le scandale n’est pas que les langues se multiplient.
Le scandale est que Babel ait peur de Pentecôte.
J’accuse.
Et que les vitrines tremblent.
En hommage à Émile Zola et Damien Saez.