Magnifica Humanitas · 2026-05-31

Jacques Ellul face à Magnifica Humanitas

Technique, technolâtrie, appareil ecclésial et espérance

Une lecture critique de Jacques Ellul comme opérateur de dénudation de Magnifica Humanitas : Technique, technolâtrie, appareil ecclésial, propagande noble, anthropolâtrie et espérance.

Miniature de la vidéo Redécouvrir Jacques Ellul, prophète de notre temps
Sommaire55 repères

Jacques Ellul face à Magnifica Humanitas

Technique, technolâtrie, appareil ecclésial et espérance

Vidéo

Lien direct : https://youtu.be/84T0LGWjlv8

Titre : Redécouvrir Jacques Ellul, prophète de notre temps Format : entretien Intervenants : Phoebe Woods, pasteure stagiaire ; Frédéric Rognon, professeur de philosophie des religions et d’éthique, pasteur, docteur en ethnologie, spécialiste de Jacques Ellul. Cadre : Les Débats de l’Étoile, Église protestante unie de l’Étoile, Paris. Objet : redécouvrir Jacques Ellul comme penseur protestant, sociologue, théologien, critique de la société technicienne, analyste de la désacralisation et témoin d’une théologie de l’espérance.

Note méthodologique : l’horodatage commenté ci-dessous reprend les repères temporels fournis par le compte rendu Gemini transmis. Il ne constitue pas un verbatim intégral de la vidéo, mais une reconstruction analytique structurée à partir de ces repères.

Cette vidéo ne sert pas seulement à redécouvrir Ellul. Elle fournit un test critique pour toute parole chrétienne contemporaine sur l’IA : cette parole désacralise-t-elle réellement la Technique, ou devient-elle une forme noble d’adaptation ecclésiale à la société technicienne ? Le point décisif n’est donc pas de savoir si l’Église parle de la technologie. Le point décisif est de savoir depuis quel régime elle parle lorsqu’elle croit encore pouvoir nommer, encadrer, humaniser ou gouverner la technologie.

Résumé exécutif — 10 thèses

⬢ Ellul ne critique pas d’abord les machines. Il critique le régime de l’efficacité devenu forme sociale totale. Une machine peut être utile ; la Technique, elle, devient un principe de structuration du monde.

⬢ La technologie n’est pas seulement l’objet du discours : elle est aussi discours. Chez Ellul, la technologie désigne le logos de la technique, c’est-à-dire la couche de fascination, de justification et de propagande par laquelle les dispositifs deviennent nécessaires, désirables, inévitables.

⬢ La Technique est ambivalente, non neutre. Elle ouvre et capture simultanément. Elle soigne et contrôle, relie et isole, augmente et reconfigure, émancipe et assujettit. On ne choisit pas proprement les effets libérateurs sans recevoir aussi les effets de dépendance.

⬢ La modernité ne sort pas du sacré : elle le déplace. La Technique désacralise le monde ancien, puis devient elle-même idole. L’IA peut donc être idolâtrée positivement comme salut, ou négativement comme démon ; dans les deux cas, elle concentre du sacré.

⬢ La sainteté, chez Ellul, n’est pas réenchantement. Elle est désacralisation des idoles. Elle retire aux faux absolus leur pouvoir de fascination : Technique, État, Progrès, Argent, Institution, Humain abstrait.

⬢ L’appareil ecclésial est un lieu critique. Ellul ne refuse pas l’Église locale, incarnée, communautaire. Il refuse l’appareil lorsqu’il devient bureaucratique, politisé, hors-sol, producteur de conservation sous langage spirituel.

⬢ L’espérance n’est pas l’espoir. L’espoir attend une amélioration par les moyens humains. L’espérance commence lorsque cet espoir est traversé, parfois brisé, et qu’une présence de Dieu demeure au cœur même de la catastrophe.

⬢ **Magnifica Humanitas converge réellement avec Ellul.** Le texte critique le paradigme technocratique, refuse la neutralité technologique, analyse l’économie de l’attention, les architectures de contrôle et les risques de réduction de l’humain à la performance.

⬢ *Mais Magnifica Humanitas devient vulnérable là où elle espère encore gouverner la Technique par doctrine sociale, discernement, responsabilité, transparence et gouvernance.* Ellul force la question : s’agit-il d’une parole libre face à la Technique, ou d’une technique ecclésiale de la parole libre ?

⬢ Le point Theoschizo est la production, non seulement la contradiction. L’Église ne fait pas que tenir ensemble des régimes incompatibles ; elle produit des formes schizoïdes : textes à double régime, prophétie stabilisée par l’appareil, critique de la Technique rédigée dans une forme technicienne, espérance recouverte par l’espoir institutionnel.

I. Horodatage commenté de la vidéo

[00:41] Ouverture : présentation du cadre et des intervenants

L’entretien est mené par Phoebe Woods avec Frédéric Rognon. Le choix de Rognon est important : il ne s’agit pas d’un commentaire extérieur ou journalistique sur Ellul, mais d’un spécialiste ayant travaillé durablement sur l’ensemble de son œuvre. L’objet n’est donc pas seulement de vulgariser Ellul, mais de le réactiver comme penseur du présent.

Le titre, prophète de notre temps, doit être compris avec prudence. Ellul n’est pas prophète au sens d’un devin annonçant l’avenir. Il est prophétique parce qu’il lit dans le présent les formes de servitude déjà constituées, avant qu’elles ne deviennent visibles pour tous. Sa prophétie est structurale : il ne prédit pas une date ; il nomme une logique.

Point Theoschizo : la fonction prophétique consiste ici à désenclaver les discours dominants. Ellul déplace le regard : la question n’est pas seulement de savoir ce que la technique permet, mais ce qu’elle exige, ce qu’elle transforme, ce qu’elle sacralise et ce qu’elle rend impossible à penser.

[01:37] Profil d’Ellul : droit, institutions, théologie, sociologie

Jacques Ellul est présenté comme docteur en droit, historien du droit et des institutions, théologien protestant, auteur extrêmement prolifique. Le chiffre donné — entre 65 et 68 ouvrages, plus d’un millier d’articles — montre une œuvre qui ne se réduit pas à un thème unique.

Ellul travaille sur plusieurs plans à la fois : le droit, l’histoire institutionnelle, la sociologie, la théologie, l’éthique, la politique, la propagande, la technique, l’espérance. Cette pluralité est essentielle. La critique ellulienne de la technique n’est pas une critique d’ingénieur, ni une nostalgie anti-moderne. Elle part d’une lecture globale des systèmes sociaux, des institutions, des imaginaires et des médiations.

Lecture structurale : Ellul ne décrit pas seulement des objets ; il décrit des régimes. L’État, la technique, la propagande, la bureaucratie, l’institution ecclésiale ou l’espoir humain ne sont pas seulement des thèmes séparés. Ils forment un champ de contraintes et de productions.

[02:11] Frédéric Rognon et le travail d’introduction à Ellul

Rognon est présenté comme auteur de plusieurs ouvrages sur Ellul, dont Pour comprendre la pensée de Jacques Ellul publié en 2022. Cette précision indique que l’entretien vise un double public : des personnes découvrant Ellul, mais aussi des lecteurs cherchant une cartographie synthétique de son œuvre.

La difficulté d’Ellul tient à la dispersion apparente de ses objets. Il écrit sur la technique, la propagande, l’État, l’argent, la violence, l’éthique chrétienne, l’espérance, l’Apocalypse, l’anarchisme, l’Église. Mais cette dispersion est trompeuse. Il y a une cohérence profonde : Ellul traque les puissances qui deviennent autonomes et exigent l’obéissance de l’homme tout en se présentant comme nécessaires, rationnelles ou libératrices.

[03:59] Découverte tardive d’Ellul par Rognon

Rognon explique avoir découvert Ellul relativement tard, vers 30-35 ans, durant ses études de théologie, à partir d’un livre offert par un pasteur. Il aurait ensuite lu l’ensemble des 68 livres d’Ellul en quatre ans.

Ce détail biographique est intéressant : Ellul ne se livre pas immédiatement. Il demande une traversée. Son œuvre ne fonctionne pas comme une doctrine systématique à apprendre, mais comme une série de chocs de lucidité. Chaque livre attaque un angle du même problème : comment l’homme moderne devient-il captif des systèmes qu’il croit avoir produits pour se libérer ?

Point critique : Ellul se lit moins comme un auteur à résumer que comme un dispositif de désacralisation. Lire Ellul, c’est perdre certaines innocences : innocence technophile, innocence institutionnelle, innocence démocratique, innocence ecclésiale, innocence humaniste.

[05:55] La société technicienne : moitié de l’œuvre

La critique de la société technicienne représente environ la moitié de l’œuvre d’Ellul. Cela ne signifie pas que l’autre moitié serait sans rapport. La théologie, l’espérance, l’anarchisme chrétien ou la critique de l’institution ecclésiale sont précisément des réponses ou des contrepoints à l’emprise technicienne.

Ellul ne critique pas seulement des machines. Il critique une civilisation où l’efficacité devient critère suprême. La société technicienne est celle où les moyens prennent le pouvoir sur les fins ; où l’on ne demande plus d’abord si une action est juste, vraie, bonne ou humaine, mais si elle est efficace, rapide, calculable, administrable, reproductible.

Formule centrale : la société technicienne ne commence pas quand les machines apparaissent. Elle commence quand l’efficacité devient la forme dominante du jugement.

[06:21] Technologie : discours sur la technique

Le compte rendu indique que, pour Ellul, la technologie, au sens étymologique, est le discours sur la technique : la couche de justification, de fascination et de propagande qui accompagne la technique.

C’est un point capital. Dans le langage courant, technologie signifie souvent machines, dispositifs numériques, innovations. Chez Ellul, le mot peut désigner le discours qui rend la technique désirable, inévitable, rationnelle, libératrice. La technologie, dans ce sens, est déjà une opération de légitimation.

Application immédiate : les discours sur l’IA ne sont pas extérieurs à l’IA. Ils font partie de son implantation sociale. Le récit de l’IA — promesse, peur, régulation, humanisation, progrès, productivité, salut, apocalypse — est déjà un élément de la société technicienne.

[06:54] Les techniques : outils, machines, procédés

Les techniques, au pluriel, renvoient aux outils, aux machines et aux procédés que l’homme développe pour s’émanciper partiellement de la nature. Elles ne sont pas en elles-mêmes le cœur du problème. Une technique peut être utile, soigner, relier, instruire, protéger, alléger la peine.

Ellul n’est donc pas un penseur simpliste de la condamnation. Il ne dit pas : « les outils sont mauvais ». Il dit : le problème commence lorsque les techniques s’articulent en système et que leur logique propre devient normative.

Distinction utile :

⬢ les techniques : objets, procédures, instruments ;

⬢ la Technique : logique systémique de l’efficacité ;

⬢ la technologie : discours de légitimation et de fascination autour de la technique.

[07:11] La Technique : recherche de la méthode absolument la plus efficace

Nœud majeur : ce passage est le centre de gravité de toute la vidéo. Sans cette définition, Ellul devient un simple critique des machines ; avec elle, il devient analyste d’une civilisation organisée par l’efficacité.

La Technique avec majuscule est définie comme la recherche en toute chose de la méthode absolument la plus efficace. C’est le noyau de la pensée ellulienne.

La Technique n’est pas un outil. Elle est une mentalité, une logique de société, une structure de décision. Elle envahit tous les domaines : administration, économie, médecine, école, médias, politique, guerre, police, religion, pastorale, communication, théologie pratique.

Conséquence : une Église peut être techniquement structurée même lorsqu’elle parle de Dieu. Une institution peut être capturée par la Technique même lorsqu’elle produit un discours critique contre les technologies.

[07:26] Mentalité d’efficacité à tout prix

La Technique est décrite comme une logique sociale axée sur l’efficacité à tout prix. L’expression « à tout prix » doit être prise au sérieux. Le prix n’est pas seulement économique. Il est anthropologique, spirituel, symbolique, relationnel.

La Technique exige souvent la simplification des situations, la réduction des ambiguïtés, la production de normes, l’évaluation, la prévisibilité, la traçabilité, la mesure. Or il existe des réalités qui se déforment lorsqu’elles sont trop vite rendues mesurables : la foi, la confiance, la parole, le soin, l’écoute, le pardon, la vérité, l’éducation, la présence.

Lecture Theoschizo : le champ ecclésial devient schizoïde lorsqu’il prétend porter des réalités non technicisables avec des formes de plus en plus techniciennes : protocoles, gouvernance, communication, gestion de crise, optimisation pastorale, production de documents, stratégie médiatique, langage d’impact.

[08:39] Ellul refuse l’étiquette de technophobe

Ellul refuse d’être présenté comme technophobe. Ce point est important pour éviter une lecture réductrice. La technophobie demeure encore prisonnière de la technique, car elle absolutise négativement ce que la technophilie absolutise positivement.

Ellul refuse le piège binaire. Il ne dit pas : aimer ou détester la technique. Il demande : quelle puissance sociale la technique est-elle devenue ? Quelle nécessité impose-t-elle ? Quelle liberté reste possible ?

[09:18] Technique ambivalente : ni bonne, ni mauvaise, ni neutre

Nœud majeur : l’ambivalence empêche les deux fuites : technophilie naïve et technophobie paresseuse. La Technique donne et prend dans le même mouvement.

La formule est essentielle : la technique n’est ni bonne, ni mauvaise, ni neutre. Elle est ambivalente.

Cela signifie qu’une innovation technique produit simultanément des effets positifs et des effets destructeurs. On ne peut pas choisir simplement les effets favorables et éliminer les autres comme s’ils étaient accidentels. Les effets ambivalents appartiennent à la même dynamique.

Exemple IA : l’IA peut aider à écrire, traduire, diagnostiquer, chercher, modéliser, enseigner. En même temps, elle peut appauvrir l’attention, automatiser le jugement, intensifier la surveillance, dissoudre l’auteur, fragiliser le travail, accélérer la désinformation, profiler les comportements et réorganiser les pouvoirs.

Point critique : le langage de « bon usage » est insuffisant. Il faut analyser la structure de l’outil, les intérêts qui le produisent, les asymétries qu’il crée, les dépendances qu’il installe et la vision de l’homme qu’il présuppose.

[11:10] Technolâtrie : le sacré déplacé vers la technique

Nœud majeur : la modernité ne supprime pas le sacré ; elle le transfère. L’idole ne disparaît pas, elle change de support.

Ellul affirme que la technique a désacralisé le monde ancien, mais que l’homme moderne, ayant toujours besoin de croire, a fini par sacraliser la technique elle-même. La technique devient une idole moderne.

Ce point est majeur. La modernité ne supprime pas le sacré. Elle le déplace. La technique peut devenir l’objet d’une foi implicite : promesse de salut, promesse de maîtrise, promesse de solution, promesse de dépassement des limites, promesse d’immortalité, promesse de performance totale.

Dans le champ IA : la technolâtrie prend plusieurs formes : foi dans l’intelligence artificielle générale, culte de l’innovation, transhumanisme, automatisation du jugement, délégation de la décision, fascination pour la simulation du langage, croyance que tout problème humain possède une solution technique.

Dans le champ ecclésial : le risque symétrique existe : combattre la technolâtrie en sacralisant l’institution, l’humain abstrait, la dignité comme catégorie rhétorique, la prudence comme posture de contrôle, ou l’autorité ecclésiale comme médiation ultime.

[12:43] La sainteté comme désacralisation des idoles

Nœud majeur : chez Ellul, la réponse chrétienne n’est pas de réenchanter le monde, mais de profaner les idoles. La sainteté est un acte de désabsolutisation.

Le rôle chrétien n’est pas de réenchanter le monde. Il consiste à marcher sur un chemin de sainteté, c’est-à-dire à profaner ou désacraliser les idoles.

Cette formule est profondément anti-romantique. Elle refuse deux confusions : la nostalgie du sacré ancien et la sacralisation du nouveau. Le chrétien n’a pas pour tâche d’ajouter du sacré partout. Il a pour tâche de retirer aux faux absolus leur pouvoir.

Sainteté ellulienne : non-conformité, liberté, desserrement, refus de l’idole, refus de la fascination, refus de l’évidence sociale.

Application à l’IA : il ne s’agit pas seulement de dire que l’IA doit être éthique. Il faut désacraliser les récits qui la rendent inévitable, admirable, salvatrice ou neutre.

[15:16] Style de vie non-conformiste

Ellul ne donne pas un système juridique ou des règles détaillées. Il appelle à un style de vie anticonformiste, à contre-courant de l’argent, du pouvoir et des tendances sociologiques dominantes.

Ce point est décisif : la réponse ellulienne n’est pas un programme technique contre la Technique. Un programme anti-technique pourrait devenir lui-même une technique. Ellul propose plutôt une manière d’habiter le monde sans consentir intérieurement à ses idoles.

Theoschizo : ce n’est pas une sortie héroïque du système. C’est une tenue dissymétrique, locale, non-totalisante, une façon de ne pas laisser le système définir entièrement les critères du réel.

[16:56] Chrétien anarchiste, non anarchiste chrétien

Ellul se définit comme chrétien anarchiste et non comme anarchiste chrétien. L’ordre des mots est fondamental. Il ne part pas d’une doctrine anarchiste qu’il baptiserait ensuite. Il part de la foi chrétienne, puis développe une méfiance radicale envers l’État, le pouvoir, les structures de domination et les appareils.

Son anarchisme n’est donc pas une utopie politique autosuffisante. Il est une conséquence théologique.

[17:35] Calvinisme, Barth, non-naïveté anthropologique

Le compte rendu rappelle qu’Ellul, calviniste et barthien, ne croit pas à la bonté innée de l’homme. Il sait qu’une société purement anarchiste sans État ni police est impossible. Il ne défend donc pas une innocence humaine naturelle.

Cela rend sa position beaucoup plus forte : son anarchisme n’est pas fondé sur une confiance naïve dans l’homme, mais sur une méfiance théologique envers les puissances qui se constituent en absolus.

Formule : l’homme n’est pas assez bon pour que l’État disparaisse ; mais l’État n’est pas assez saint pour qu’on lui confie l’homme.

[17:54] Desserrer l’étau de l’État

L’anarchisme ellulien vise à desserrer l’étau de l’État sur les libertés individuelles. Il ne s’agit pas forcément d’abolir toute institution, mais de refuser que l’institution devienne totalité.

Transposition ecclésiale : la critique de l’appareil ecclésial ne signifie pas qu’il faut supprimer toute médiation. Elle signifie qu’aucune médiation ne doit se sacraliser elle-même. L’institution peut servir. L’appareil capture lorsqu’il se prend pour la condition de possibilité de la foi.

[18:46] Critique sévère de l’institution ecclésiale

Ellul critique sévèrement sa propre Église, l’Église réformée de France. Cette critique vient de l’intérieur. Il ne se place pas simplement dehors, comme observateur hostile. Il habite l’institution tout en y introduisant une parole décalée.

C’est un point très important pour Theoschizo : la critique la plus forte de l’institution n’est pas forcément extérieure. Elle peut venir de ceux qui refusent que l’institution se confonde avec la source spirituelle qu’elle prétend servir.

[19:10] Participation au Conseil national : présence critique dans l’appareil

Ellul a siégé dans les structures de son Église, notamment au Conseil national pendant douze ans, mais en y portant une parole décalée.

Cette position est précieuse : elle évite l’alternative trop simple entre sortie totale et adhésion docile. Ellul pratique une présence critique. Il n’abandonne pas la collectivité croyante, mais il refuse d’être absorbé par la logique d’appareil.

Formule Theoschizo : habiter sans se confondre, participer sans sacraliser, parler depuis le bord intérieur.

[21:00] Échelle locale : paroisse de Pessac

Ellul fonde et anime une paroisse locale à Pessac pendant dix ans comme grand laïc formé à la théologie. Il privilégie une échelle humaine, collective mais incarnée.

La localité n’est pas ici un repli. Elle est une résistance à l’abstraction. Le local permet la parole, la présence, la responsabilité, le lien réel. Les structures globales peuvent devenir nécessaires, mais elles risquent de perdre le corps vivant de la communauté.

Point critique : plus l’Église parle globalement, plus elle risque de perdre la chair locale du réel. Le texte magistériel mondial peut orienter ; il peut aussi devenir parole hors-sol si la structure d’appareil l’emporte sur la présence.

[21:30] Rejet des structures bureaucratiques et politisées

Nœud majeur : Ellul permet de distinguer l’Église comme communauté vivante de l’appareil ecclésial comme système de conservation, de coordination, de pouvoir et de neutralisation.

Ellul rejette les structures ecclésiales nationales et internationales, dont certaines instances œcuméniques, lorsqu’elles deviennent bureaucratiques, politisées, hors-sol et dominées par les jeux d’appareil. Il y voit un étouffement de la vie spirituelle.

Ce passage est l’un des plus importants pour une comparaison avec Magnifica Humanitas. Un grand texte ecclésial mondial peut-il parler contre la société technicienne sans être lui-même pris dans une forme technicienne de production du discours ? Peut-il dénoncer les logiques de pouvoir sans reconduire une logique d’appareil ?

[24:14] L’Espérance oubliée : distinction espoir / espérance

Rognon présente la distinction majeure élaborée par Ellul dans L’Espérance oubliée en 1972. Il oppose l’espoir et l’espérance. Cette distinction n’est pas psychologique ; elle est théologique.

[24:49] L’espoir : perspective humaine d’amélioration

L’espoir est la perspective humaine selon laquelle la situation va s’améliorer grâce à nos capacités : politiques, techniques, financières, institutionnelles, morales. L’espoir reste dans le champ des moyens humains disponibles.

Dans le monde technicien, l’espoir prend souvent une forme technologique : plus de régulation, plus d’innovation, plus d’éducation, plus de gouvernance, plus de transparence, plus d’éthique appliquée.

Problème : ces éléments peuvent être nécessaires localement, mais ils ne sont pas encore l’espérance.

[25:26] Le désespoir : avenir humain bouché

Le désespoir apparaît lorsque les perspectives humaines sont bouchées. Il n’y a plus de solution visible, plus de garantie, plus de maîtrise disponible.

Pour Ellul, ce moment n’est pas simplement négatif. Il est le seuil où l’espérance peut apparaître, précisément parce qu’elle ne se confond plus avec l’optimisme.

[25:55] L’espérance : traverser le désespoir humain

Nœud majeur : l’espérance n’est pas un supplément religieux d’optimisme. Elle commence là où l’espoir humain ne garantit plus rien.

L’espérance n’a rien à voir avec l’espoir. Elle requiert paradoxalement de traverser le désespoir humain. Elle n’est pas l’idée que les choses iront mieux. Elle est confiance dans les promesses de Dieu lorsque les garanties humaines sont tombées.

Cela change radicalement la parole chrétienne sur l’IA, la politique, l’écologie, l’Église ou la technique. Une parole chrétienne n’est pas forcément plus forte parce qu’elle affirme que l’on peut encore maîtriser la situation. Elle devient plus forte lorsqu’elle peut tenir la catastrophe sans mentir.

[26:12] Présence de Dieu au cœur des catastrophes

Dieu ne promet pas nécessairement que la situation va s’améliorer écologiquement ou politiquement. Il promet sa présence : « Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. »

Ce point est théologiquement décisif. L’espérance n’est pas un scénario favorable. Elle est une présence non capturable.

MNL^ :

⬢ Materia : catastrophe réelle, monde technique, institutions, systèmes, pouvoirs.

⬢ Nox : fermeture des issues humaines, traversée de la nuit, chute de l’optimisme.

⬢ Lux : présence non possédable, parole qui ne garantit pas la réussite mais refuse que la catastrophe soit le dernier mot.

[26:48] Abraham : renoncer à l’espoir pour témoigner de l’espérance

L’exemple d’Abraham indique que l’espérance suppose une rupture avec les calculs ordinaires. Elle ne nie pas le réel ; elle refuse que le réel visible épuise la promesse.

*Point critique pour Magnifica Humanitas :* un texte peut produire beaucoup d’espoir : encadrement, régulation, responsabilité, humanisation de la technique. Mais produit-il de l’espérance ? Reconnaît-il la possible faillite de la maîtrise humaine ? Ose-t-il dire que l’Église elle-même n’est pas extérieure au système technicien qu’elle critique ?

[29:15] Conseil de lecture : À contre-courant

Rognon conseille À contre-courant, série d’entretiens avec Patrick Chastenet, comme porte d’entrée accessible à Ellul. Ce choix est cohérent : l’entretien permet de saisir à la fois la biographie, l’itinéraire personnel et la synthèse de l’œuvre.

II. Analyse développée : les axes elluliens majeurs

1. La Technique comme structure de civilisation

Le centre de l’analyse ellulienne est la Technique comme système. Une société technicienne ne se définit pas simplement par la présence d’outils avancés. Elle se définit par la domination de l’efficacité comme critère transversal.

Lorsque la Technique gouverne, tout devient susceptible d’être organisé, optimisé, évalué, comparé, rendu plus rapide, plus stable, plus contrôlable. La Technique produit alors une mutation anthropologique : l’homme ne se pense plus seulement comme sujet moral ou spirituel, mais comme opérateur, ressource, utilisateur, producteur de données, objet d’amélioration.

La force d’Ellul consiste à refuser l’illusion de neutralité. Un dispositif technique n’arrive pas seul. Il arrive avec des conditions de production, des intérêts économiques, des formes de pouvoir, des récits de légitimation, des dépendances, des critères implicites, une vision de l’homme.

2. La Technique comme anti-théologie pratique

La Technique n’a pas besoin de nier Dieu frontalement. Elle peut simplement rendre Dieu inutile, non par argument, mais par organisation du monde.

La Technique ne se contente pas de concurrencer la théologie ; elle produit une sotériologie pratique. Elle promet salut sans conversion, paix sans justice, puissance sans dépendance, unité sans communion, anticipation sans espérance. Elle ne dit pas : « Je suis Dieu. » Elle dit plus efficacement : « Dieu n’est plus nécessaire pour organiser la vie, réduire l’incertitude, traiter la souffrance, calculer les risques, sécuriser les conduites, orienter les désirs, produire de la cohésion. »

C’est pourquoi la Technique n’est pas seulement un danger moral. Elle est une contre-liturgie. Elle ordonne les gestes, les rythmes, les attentes, les seuils de visibilité, les protocoles de décision. Elle fabrique une forme d’obéissance sans confession explicite. Elle substitue à la prière la procédure, à la confiance le contrôle, à l’attente la planification, à la sagesse l’expertise, à la présence la communication, à la conversion la réforme organisationnelle, à la sainteté la conformité.

Dans ce sens, la Technique est une anti-théologie pratique : non pas une doctrine contre Dieu, mais une forme de vie qui rend la dépendance à Dieu superflue ou décorative.

L’Église peut alors conserver des mots théologiques tout en fonctionnant selon une anthropologie technicienne. Elle continue à parler de foi, d’espérance, de discernement, de charité, mais ses formes effectives peuvent être celles de la gestion, de la communication, de la stabilisation institutionnelle et de l’impact public.

3. Désacralisation et resacralisation

Ellul ne regrette pas simplement le désenchantement. Il montre que la désacralisation moderne n’a pas supprimé le sacré. Elle l’a déplacé.

La technique devient sacrée lorsqu’elle devient intouchable, inévitable, fascinante, source de promesses, critère ultime de réalité. L’idole moderne n’est pas nécessairement adorée dans un temple. Elle est obéie dans les infrastructures, les procédures, les dépendances et les récits d’avenir.

Le point le plus subtil est que la critique de la technique peut elle-même devenir sacrale. On peut dénoncer l’IA en sacralisant « l’humain ». On peut défendre la dignité en la transformant en mot-fétiche. On peut invoquer la prudence en construisant un pouvoir pastoral de contrôle. On peut appeler au discernement en renforçant l’autorité de l’appareil qui discerne.

4. La sainteté comme profanation des idoles

Pour Ellul, la sainteté n’est pas l’ajout d’un supplément religieux au monde. Elle consiste à libérer le monde des faux absolus. Elle profane les idoles.

Cette sainteté est plus radicale qu’un moralisme. Elle ne dit pas seulement : « utilisez bien les techniques ». Elle demande : quelles puissances réclament votre foi ? Quels systèmes exigent votre adaptation ? Quels mots vous empêchent de voir ? Quelle liberté reste possible lorsque tout devient nécessaire ?

La sainteté est donc une pratique de désenvoûtement.

5. L’Église et l’appareil

Ellul aide à distinguer l’Église comme communauté croyante de l’appareil ecclésial comme structure bureaucratique, politique, communicationnelle et institutionnelle. L’appareil n’est pas forcément mauvais en soi ; il devient dangereux lorsqu’il prétend être la condition de possibilité de la vie spirituelle.

Le risque est la substitution : l’appareil parle au nom de la Parole, puis devient le filtre qui décide ce que la Parole peut encore dire. Il protège la tradition, mais peut finir par protéger d’abord sa propre continuité. Il organise la mission, mais peut finir par organiser la conservation de sa propre forme. Il parle de communion, mais peut fonctionner par contrôle.

6. Espoir et espérance

La distinction entre espoir et espérance est probablement l’axe théologique le plus puissant pour lire notre moment.

L’espoir demeure dans le champ des capacités humaines. Il est nécessaire dans la vie ordinaire, mais il ne suffit pas théologiquement. L’espérance commence lorsque l’espoir ne peut plus garantir sa propre promesse.

Dans une civilisation technicienne, l’espoir prend souvent la forme d’un programme : on régulera, on corrigera, on éduquera, on encadrera, on adaptera, on humanisera. Ellul ne nie pas l’utilité locale de ces gestes. Mais il refuse qu’ils soient confondus avec l’espérance chrétienne.

L’espérance ne dit pas : « nous maîtriserons la Technique ». Elle dit : même lorsque la maîtrise se révèle illusoire, une parole libre reste possible, parce qu’elle ne tire pas son autorité du système.

III. Comparaison critique avec Magnifica Humanitas

Magnifica Humanitas est forte lorsqu’elle décrit la domination technocratique ; elle devient vulnérable lorsqu’elle suppose que la doctrine sociale peut encore gouverner ce qu’Ellul décrirait comme un système déjà autonome. Son point fort est la lucidité morale ; son point faible possible est l’espoir institutionnel de maîtrise. La comparaison ne doit donc ni condamner mécaniquement le texte ni l’absorber dans un consensus chrétien rassurant. Elle doit le faire comparaître devant la question ellulienne : sa parole désacralise-t-elle la Technique, ou reconduit-elle, sous forme noble, une adaptation ecclésiale à la société technicienne ?

Note de cadrage critique : cette comparaison ne prétend pas résumer toute l’encyclique ni juger exhaustivement sa théologie. Elle isole un axe précis : ce que le texte devient lorsqu’il est soumis au test ellulien de la Technique, de la propagande noble, de la sacralisation déplacée, de l’appareil et de l’espérance. La lecture est donc volontairement située : elle ne remplace pas une exégèse intégrale de Magnifica Humanitas ; elle en éprouve la forme, le régime d’énonciation et les effets possibles.

1. Points de convergence réels entre Ellul et Magnifica Humanitas

Il serait faux de dire que Magnifica Humanitas ignore entièrement Ellul. Le texte de Léon XIV contient plusieurs intuitions proches de l’analyse ellulienne, même s’il ne les formule pas dans le même régime.

L’encyclique affirme que la technologie n’est pas neutre : « In practice, however, technology is never neutral, because it takes on the characteristics of those who devise, finance, regulate and use it. » Elle nomme aussi explicitement le « technocratic paradigm », défini comme tendance à laisser l’efficacité, le contrôle et le profit orienter les décisions personnelles, sociales et économiques. Elle ajoute que, lorsque la technologie devient critère de jugement, elle commence à dicter ce qui compte et ce qui peut être écarté. Ces passages sont très proches d’une lecture ellulienne de la Technique comme système de jugement et non comme simple outil.[1]

L’encyclique reconnaît également que l’IA n’est pas seulement un thème à étudier ou une crise à gérer, mais un développement qui met au défi les catégories mêmes de la doctrine sociale de l’Église.[2] Ce point est important : il évite de traiter l’IA comme un simple objet moral supplémentaire. Il ouvre la possibilité d’une refonte des catégories.

Elle reconnaît aussi la concentration de pouvoir dans le monde numérique et propose les principes de la doctrine sociale comme critères de discernement : dignité humaine, bien commun, destination universelle des biens, subsidiarité, solidarité, justice sociale.[3] Enfin, elle insiste sur le fait qu’un discernement éthique ne peut pas se limiter à l’usage bon ou mauvais d’un système : il doit examiner la manière dont ce système est conçu et la vision de la personne et de la société inscrite dans ses données et modèles.[4]

Ces éléments constituent une convergence forte avec Ellul. Magnifica Humanitas ne se contente pas d’un « bon usage » naïf. Le texte sait que les systèmes techniques portent des visions du monde.

2. Mais la différence principale demeure : Technique ou gouvernance de la technologie ?

La question critique est la suivante : Magnifica Humanitas va-t-elle jusqu’au bout de l’analyse ellulienne de la Technique ?

Le texte semble bien identifier un paradigme technocratique. Il critique l’efficacité, le contrôle, le profit, la concentration de pouvoir, la surveillance, la marchandisation de l’attention, la manipulation algorithmique, les risques de dépendance et de contrôle social.[5] Mais sa réponse reste fortement structurée par le langage de la doctrine sociale : principes, discernement, responsabilité, transparence, gouvernance, règles, limites proportionnées, bien commun.

Ce langage est nécessaire. Mais il porte une ambiguïté.

Du point de vue ellulien, la gouvernance peut devenir une forme de Technique. La régulation peut devenir une technique de stabilisation du système. L’éthique peut devenir un module d’acceptabilité. La responsabilité peut devenir une couche de légitimation. La transparence peut devenir une procédure parmi d’autres.

Ces mots ne sont pas faux. Leur vérité même peut devenir fonctionnelle. La question est de savoir s’ils désactivent réellement la sacralité technique ou s’ils permettent au système de poursuivre son expansion sous langage moral. Une parole juste peut alors devenir couche d’intégration : elle nomme le péril, l’encadre, le rend moralement lisible, mais ne touche pas nécessairement la logique qui le produit.

Formule critique : Magnifica Humanitas critique la Technique, mais répond en partie par des formes de gouvernement de la Technique. Ellul demanderait si cette réponse échappe vraiment au régime qu’elle dénonce.

3. De la technolâtrie à l’anthropolâtrie : l’humain comme protection ou nouvelle sacralité ?

Le titre même, Magnifica Humanitas, place l’humain au centre. L’encyclique affirme la dignité de la personne créée à l’image du Dieu trinitaire, insiste sur le fait que la dignité ne dépend ni des capacités, ni de la richesse, ni de la position sociale, ni de la productivité, et critique les idéologies qui valorisent davantage les personnes efficaces ou performantes.[6]

C’est théologiquement fort. Contre la logique technicienne, le texte rappelle que l’homme n’est pas un moyen. Il n’a pas à justifier sa valeur par sa production. Il ne peut pas être réduit à une ressource ou à une performance.

Mais le risque critique demeure : l’humain peut devenir un mot de stabilisation. Il peut fonctionner comme catégorie sacrale moderne. On combat la technolâtrie par l’anthropolâtrie. On oppose à l’idole Technique l’idole Humanité. Or, chez Ellul, la sainteté ne consiste pas à déplacer le sacré d’un objet vers un autre ; elle consiste à profaner les faux absolus.

Il faut donc distinguer strictement deux régimes. La dignité n’est pas l’idole tant qu’elle demeure reçue, créée, relationnelle, blessée, non propriétaire d’elle-même, ouverte à Dieu et dépendante d’un appel qui la précède. Elle devient anthropolâtrique lorsqu’elle fonctionne comme auto-fondation de l’humain, dernier absolu disponible après l’effacement pratique de Dieu. Dans le premier régime, la dignité désacralise la performance : l’homme vaut avant toute efficacité. Dans le second régime, la dignité devient elle-même un sacré de remplacement : l’homme vaut parce qu’il devient le centre ultime du discours.

La force chrétienne de Magnifica Humanitas dépend donc de sa capacité à ne pas faire de l’humain une idole. L’humain n’est pas magnifique comme auto-fondation. Il n’est magnifique que parce qu’il est reçu, créé, blessé, limité, appelé, ouvert à Dieu, non autosuffisant.

Si l’humain devient le dernier absolu disponible, le texte glisse vers un humanisme sacralisé. S’il demeure image reçue, créature non propriétaire de sa dignité, alors il résiste mieux à la capture technicienne. Le point critique est là : Magnifica Humanitas doit maintenir la dignité comme don et non comme souveraineté ; comme relation et non comme centre autosuffisant ; comme limite imposée à la Technique et non comme nouvel objet sacralisé par la crise technique.

4. IA : outil, symptôme ou révélateur ?

L’encyclique présente l’IA comme un outil précieux demandant vigilance, mais aussi comme un phénomène qui amplifie le paradigme technocratique. Elle reconnaît que l’IA et les technologies émergentes peuvent servir le développement intégral, tout en accélérant l’expansion du paradigme technocratique.[7]

Cette position est équilibrée. Mais Ellul oblige à pousser plus loin : l’IA n’est pas seulement un outil puissant ; elle est un révélateur. Elle révèle ce que la société technicienne était déjà en train de faire : automatiser le jugement, convertir le langage en traitement, réduire la relation à l’interaction, transformer la mémoire en donnée, rendre le comportement prédictible, substituer la simulation à la présence.

L’IA ne crée pas seule la société technicienne. Elle la concentre. Elle la rend visible.

Dans ce sens, Magnifica Humanitas est forte lorsqu’elle dit que l’IA met au défi les catégories de la doctrine sociale. Elle devient plus faible si elle revient ensuite trop vite à une grammaire de maîtrise : principes, critères, régulation, responsabilité, limites. Le point ellulien serait de dire : ces catégories elles-mêmes sont désormais touchées de l’intérieur par la Technique.

5. Vérité, désinformation et propagande

L’encyclique aborde la désinformation et affirme que l’IA devient un puissant amplificateur de récits distordus, de brouillage entre vrai et faux, de manipulation de contenus, d’images et de vidéos. Elle insiste sur la vérification des sources, le croisement, l’argumentation responsable, la confiance relationnelle et la vérité comme bien commun.[8]

Ce passage est solide, mais il reste peut-être en deçà d’Ellul. Pour Ellul, la propagande n’est pas seulement désinformation. Elle est adaptation narrative de l’homme au système. Elle peut dire vrai localement tout en servant une fonction globale de conformité. Elle peut produire du sens pour rendre supportable une contrainte. Elle peut moraliser l’adaptation.

La critique ellulienne demanderait donc : Magnifica Humanitas parle-t-elle seulement contre la désinformation, ou analyse-t-elle aussi les formes nobles de propagande technicienne ? La communication institutionnelle, les discours éthiques, les appels à la responsabilité, les récits d’humanité peuvent eux aussi fonctionner comme propagande douce, non parce qu’ils mentent, mais parce qu’ils rendent acceptable un ordre déjà constitué.

Le point est dur : la propagande la plus efficace n’est pas toujours le faux. Elle peut être une vérité partielle mise au service d’une adaptation globale. Elle peut dire : « attention, vigilance, responsabilité, dignité », et produire en même temps l’intériorisation d’un monde où la Technique reste l’horizon inévitable. Dans ce cas, la vérité du discours n’empêche pas sa fonction d’intégration. Elle l’améliore.

6. Contrôle social, attention, architecture de visibilité

L’encyclique est particulièrement forte lorsqu’elle décrit les formes nouvelles de contrôle social : collecte massive de données, profilage, prédiction, influence comportementale, architecture de visibilité, ce qui est amplifié ou rendu invisible, récompensé ou pénalisé, et qui façonne opinions et choix jusqu’à favoriser conformisme et autocensure.[9]

Ce passage rejoint très directement Ellul. La Technique n’agit pas seulement par contrainte brutale. Elle agit par milieu, par forme, par architecture. Elle ne commande pas toujours ; elle rend certaines conduites plus probables que d’autres.

Point Theoschizo : le pouvoir contemporain est morphogénétique. Il produit des formes de visibilité, d’attention, de désir, de conformité. Il ne se contente pas d’interdire ; il configure.

Là, Magnifica Humanitas est puissante. Elle ne réduit pas le problème à l’usage individuel. Elle voit l’environnement technique comme forme de contrôle.

7. Espoir institutionnel ou espérance théologique ?

C’est le point le plus tranchant.

Magnifica Humanitas appelle à agir : protéger la dignité, réguler l’IA, limiter le contrôle, défendre le travail, promouvoir la justice, préserver la vérité, construire la paix, désarmer les logiques de domination. Ces appels sont nécessaires.

Mais, avec Ellul, une question demeure : le texte produit-il de l’espérance ou de l’espoir institutionnel ?

L’espoir institutionnel dit : nous pouvons encore encadrer, maîtriser, humaniser, gouverner, responsabiliser, réguler, accompagner.

L’espérance théologique dit : même si la société technicienne a déjà pénétré nos institutions, nos langages, nos catégories, nos dispositifs et nos réflexes de gouvernement, une parole non capturable peut encore être portée — non parce que l’Église maîtriserait la situation, mais parce qu’elle ne tire pas sa source d’elle-même.

La limite possible de Magnifica Humanitas est ici : elle risque de faire confiance à la capacité de la doctrine sociale à intégrer la nouveauté technique. Ellul demanderait si cette intégration ne reconduit pas déjà l’espoir humain d’une maîtrise par principes, normes et gouvernance.

8. L’angle mort ecclésial : l’Église prise dans la Technique

L’encyclique contient un « examen pour l’Église » et invite les membres de l’Église à assumer leurs responsabilités dans la construction d’une société plus humaine et fraternelle.[10] Ce point est positif. Mais Ellul demanderait davantage.

La vraie question n’est pas seulement : que doit faire l’Église face à l’IA ? La vraie question est : comment l’Église est-elle déjà configurée par la société technicienne ?

Ses procédures, ses communications, ses documents, ses stratégies diplomatiques, sa gestion des crises, ses réponses aux abus, son langage de responsabilité, ses consultations, sa gouvernance, ses synthèses, ses plans pastoraux, ses prises de parole mondiales : tout cela peut être traversé par la Technique.

Une critique ellulienne complète de Magnifica Humanitas devrait donc demander : le texte reconnaît-il suffisamment que l’Église n’est pas extérieure au système qu’elle analyse ? Ou parle-t-il encore comme si l’Église occupait une position de surplomb ?

La parole ecclésiale devient vraiment prophétique lorsqu’elle ne juge pas seulement le monde technicien, mais reconnaît sa propre implication dans ce monde.

9. Tableau comparatif

AxeEllulMagnifica HumanitasÉvaluation critique
TechniqueSystème autonome d’efficacité généraliséeParadigme technocratique lié à efficacité, contrôle, profitForte convergence, mais Ellul pousse plus loin l’autonomie du système
TechnologieDiscours sur la technique, propagande technophileTechnologies et IA comme outils puissants à discernerRisque de rester dans une grammaire outil/gouvernance
NeutralitéTechnique ni bonne, ni mauvaise, ni neutre ; ambivalenteTechnologie jamais neutre en pratiqueConvergence très nette
SacréTechnique devenue idole moderneCritique du pouvoir technocratique et du transhumanismeBonne critique, mais risque de sacraliser l’Humain ou l’Institution
SaintetéProfanation des idoles, désacralisationChristianisme humaniste, dignité, bien communForte base théologique, mais sainteté comme désacralisation moins centrale
ÉgliseCritique interne de l’appareil bureaucratiqueAppel à responsabilité ecclésialeAngle mort : l’appareil ecclésial comme forme technicienne
PropagandeAdaptation narrative au systèmeDésinformation et vérité comme bien communLe texte vise la désinformation ; Ellul vise aussi les récits vrais qui adaptent au système
EspoirProjection humaine d’améliorationRégulation, gouvernance, responsabilitéRisque d’espoir institutionnel
EspérancePrésence de Dieu au cœur de la catastropheHorizon chrétien, grâce, dignitéÀ renforcer : espérance au-delà de toute maîtrise

IV. Synthèse Theoschizo

Ellul permet de lire Magnifica Humanitas sans la réduire à un texte « pour » ou « contre » l’IA.

La question devient plus radicale :

Le texte désacralise-t-il réellement la Technique, ou organise-t-il une réponse ecclésiale encore prise dans la logique de gouvernance, de maîtrise et de stabilisation ?

La force de Magnifica Humanitas est réelle : elle refuse la neutralité technologique, critique le paradigme technocratique, analyse la concentration du pouvoir numérique, voit les risques de contrôle social, protège la dignité de la personne, refuse la réduction de l’homme à la performance et insiste sur les médiations sociales de la vérité.

Mais Ellul permet d’ouvrir une critique plus profonde. Il demande si les mots nobles du texte — dignité, humanité, responsabilité, discernement, gouvernance, bien commun, transparence — libèrent réellement du système technicien, ou s’ils deviennent eux-mêmes les formes moralement acceptables par lesquelles le système est intégré. Ces mots ne sont pas suspects parce qu’ils seraient faux ; ils deviennent critiques précisément parce qu’ils sont assez vrais pour stabiliser le champ qu’ils prétendent déplacer.

La thèse Theoschizo peut alors se formuler ainsi :

L’Église contemporaine est schizoïde non parce qu’elle serait simplement contradictoire, mais parce qu’elle tient simultanément plusieurs régimes incompatibles : parole évangélique et appareil bureaucratique, sainteté et sacralisation institutionnelle, critique de la Technique et fonctionnement technicien, espérance théologique et espoir organisationnel, communauté locale vivante et parole globale hors-sol. Magnifica Humanitas devient alors un document symptomatique : il critique puissamment la société technicienne, mais il porte aussi la marque du régime ecclésial qui tente de l’absorber, de la cadrer, de la gouverner et de la traduire dans le langage stabilisé de la doctrine sociale.

Mais il faut aller plus loin : l’Église ne fait pas que subir cette cohabitation de régimes. Elle produit des formes schizoïdes. Elle produit des textes à double régime : prophétiques par leur contenu, techniciens par leur forme ; théologiques par leurs références, administratifs par leur fonctionnement ; critiques par leur intention, stabilisateurs par leur effet. Elle produit des paroles qui dénoncent l’appareil du monde tout en consolidant l’appareil ecclésial. Elle produit une critique de la Technique rédigée selon des procédures, des catégories, des consultations, des dispositifs de communication et des formes d’autorité déjà pris dans la Technique.

La production schizoïde ne signifie pas mensonge. Elle signifie condensation active de régimes incompatibles dans une même forme textuelle. Une encyclique peut porter une parole juste et produire simultanément une forme d’intégration institutionnelle. Elle peut nommer la domination et participer à sa mise en gouvernance. Elle peut appeler à l’espérance et reconduire de l’espoir organisationnel. Elle peut défendre l’humain et sacraliser l’Humain.

C’est pourquoi Magnifica Humanitas n’est pas seulement un document à évaluer. C’est un symptôme à lire. Non pas symptôme au sens faible d’une erreur, mais symptôme au sens fort : lieu où plusieurs régimes se condensent, se contredisent, se maintiennent, se masquent partiellement et se révèlent malgré eux.

V. Conclusion critique

Jacques Ellul ne sert pas à condamner Magnifica Humanitas. Il sert à la tester.

Il retire au texte ses protections rhétoriques. Une fois les mots nobles retirés — humanité, dignité, responsabilité, prudence, discernement, gouvernance, bien commun — que reste-t-il ?

La question n’est donc pas de savoir si Magnifica Humanitas est un bon texte. Elle l’est souvent. La question est de savoir si sa bonté même peut fonctionner comme forme supérieure d’intégration : une parole juste qui absorbe la crise, la nomme, la moralise, la gouverne, mais ne se laisse pas elle-même juger par ce qu’elle révèle.

Deux possibilités apparaissent.

Première possibilité : une parole réellement prophétique, capable de désacraliser la Technique, de refuser la technolâtrie, de défendre l’homme contre l’optimisation, de dénoncer le pouvoir numérique et de rappeler que l’humain n’est pas une ressource.

Deuxième possibilité : une technique ecclésiale de la parole prophétique, où l’Église transforme la crise de l’IA en nouvel espace de doctrine sociale, de gouvernance morale, de positionnement public et de réaffirmation institutionnelle.

La vérité du texte se joue dans la tension entre ces deux possibilités. Il ne faut pas les lisser. Magnifica Humanitas est à la fois forte et vulnérable. Forte parce qu’elle voit des choses que beaucoup de discours technophiles refusent de voir. Vulnérable parce qu’elle risque de croire encore à une maîtrise ecclésiale, doctrinale et institutionnelle de ce que la Technique a déjà commencé à reconfigurer de l’intérieur.

La formule finale pourrait être :

Ellul ne demande pas si l’Église parle bien de la Technique. Il demande si l’Église parle encore librement, ou si sa parole est déjà devenue une fonction noble de la société technicienne.

C’est là que Magnifica Humanitas devient décisive : non parce qu’elle tranche la crise, mais parce qu’elle la condense. Sa grandeur et sa limite tiennent au même point : elle voit la société technicienne, mais elle la voit depuis une Église qui n’est déjà plus extérieure à ce qu’elle voit.

Sources et références

[1] Léon XIV, Magnifica Humanitas, §92-94 : critique du paradigme technocratique, efficacité, contrôle, profit ; technologie non neutre. Texte officiel Vatican : https://www.vatican.va/content/leo-xiv/en/encyclicals/documents/20260515-magnifica-humanitas.html

[2] Léon XIV, Magnifica Humanitas, §4 et §97-98 : l’IA comme transformation profonde du monde et comme défi interne aux catégories de la doctrine sociale. Texte officiel Vatican : https://www.vatican.va/content/leo-xiv/en/encyclicals/documents/20260515-magnifica-humanitas.html

[3] Léon XIV, Magnifica Humanitas, §96 : dignité de la personne, bien commun, destination universelle des biens, subsidiarité, solidarité, justice sociale comme critères de discernement. Texte officiel Vatican : https://www.vatican.va/content/leo-xiv/en/encyclicals/documents/20260515-magnifica-humanitas.html

[4] Léon XIV, Magnifica Humanitas, §126 : le discernement doit examiner le design du système et la vision de la personne inscrite dans les données et modèles. Texte officiel Vatican : https://www.vatican.va/content/leo-xiv/en/encyclicals/documents/20260515-magnifica-humanitas.html

[5] Léon XIV, Magnifica Humanitas, §170-172 : économie de l’attention, dépendances, contrôle social, profilage, architecture de visibilité, conformité, autocensure. Texte officiel Vatican : https://www.vatican.va/content/leo-xiv/en/encyclicals/documents/20260515-magnifica-humanitas.html

[6] Léon XIV, Magnifica Humanitas, §50-53 : personne humaine créée à l’image de Dieu, dignité non fondée sur capacité, richesse, position, performance ou efficacité. Texte officiel Vatican : https://www.vatican.va/content/leo-xiv/en/encyclicals/documents/20260515-magnifica-humanitas.html

[7] Léon XIV, Magnifica Humanitas, §93 : technologies émergentes pouvant servir le développement intégral mais aussi accélérer le paradigme technocratique. Texte officiel Vatican : https://www.vatican.va/content/leo-xiv/en/encyclicals/documents/20260515-magnifica-humanitas.html

[8] Léon XIV, Magnifica Humanitas, §132 : IA, désinformation, manipulation de contenus, vérité comme bien commun, vérification et argumentation responsable. Texte officiel Vatican : https://www.vatican.va/content/leo-xiv/en/encyclicals/documents/20260515-magnifica-humanitas.html

[9] Léon XIV, Magnifica Humanitas, §170-171 : contrôle social, collecte massive de données, pouvoir de profiler, prédire et influencer les comportements, architecture de visibilité. Texte officiel Vatican : https://www.vatican.va/content/leo-xiv/en/encyclicals/documents/20260515-magnifica-humanitas.html

[10] Léon XIV, Magnifica Humanitas, §90-92 : examen pour l’Église et appel à assumer les responsabilités dans les défis contemporains. Texte officiel Vatican : https://www.vatican.va/content/leo-xiv/en/encyclicals/documents/20260515-magnifica-humanitas.html

Sources primaires de Jacques Ellul

⬢ Jacques Ellul, La Technique ou l’enjeu du siècle, Paris, Armand Colin, 1954 ; rééd. Economica, coll. « Classiques des sciences sociales », 1990.

⬢ Jacques Ellul, Propagandes, Paris, Armand Colin, 1962 ; rééd. Economica, 1990.

⬢ Jacques Ellul, Fausse présence au monde moderne, Paris, Les Bergers et les Mages, 1963.

⬢ Jacques Ellul, L’Espérance oubliée, Paris, Gallimard, 1972.

⬢ Jacques Ellul, Le Système technicien, Paris, Calmann-Lévy, 1977 ; rééd. Le Cherche Midi, 2012.

⬢ Jacques Ellul, La Foi au prix du doute, Paris, Hachette, 1980.

⬢ Jacques Ellul, Anarchie et christianisme, Lyon, Atelier de création libertaire, 1988.

⬢ Jacques Ellul, À contre-courant, entretiens avec Patrick Chastenet, Paris, La Table Ronde, 1994 ; rééd. La Table Ronde, coll. « La Petite Vermillon ».

Sources secondaires et contextuelles

⬢ Frédéric Rognon, Pour comprendre la pensée de Jacques Ellul, Lyon, Olivétan, 2022.

⬢ Patrick Chastenet, Introduction à Jacques Ellul, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2019.

⬢ Frédéric Rognon, Jacques Ellul. Une pensée en dialogue, Genève, Labor et Fides, 2007.

Sources complémentaires

⬢ Page de l’épisode, Église protestante unie de l’Étoile : https://etoile.pro/en-relation-a-dieu/les-debats-de-letoile/redecouvrir-jacques-ellul-prophete-pour-notre-temps

⬢ Épisode Acast, Redécouvrir Jacques Ellul : un prophète pour notre temps : https://shows.acast.com/les-debats-de-letoile/episodes/redecouvrir-jacques-ellul-un-prophete-pour-notre-temps-frede

⬢ Vatican News, résumé de Magnifica Humanitas : https://www.vaticannews.va/fr/pape/news/2026-05/resume-encyclique-magnifica-humanitas-leon-xiv.html

⬢ Le Grand Continent, texte intégral et dossier de lecture : https://legrandcontinent.eu/fr/2026/05/25/magnifica-humanitas-texte-integral-de-lencyclique-de-leon-xiv/