Explorations · 2026-06-05

Histoire mondiale des femmes — corps, parenté, travail, pouvoir, savoirs et résistances

Corps, parenté, travail, pouvoir, savoirs et résistances

Une synthèse scientifique mondiale sur l’histoire des femmes, articulant Duby, Perrot, Héritier, Todd, histoire globale, parenté, travail, colonialité, religions, corps, médecine et résistances.

Portrait de Michelle Perrot, historienne et codirectrice de Histoire des femmes en Occident
Sommaire52 repères

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Histoire mondiale des femmes — corps, parenté, travail, pouvoir, savoirs et résistances

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L’histoire des femmes n’est pas une annexe. Elle oblige à relire la parenté, le mariage, le corps, le travail, le droit, la religion, l’État, la violence, la propriété, l’éducation, la citoyenneté, l’empire et les savoirs. Elle montre à la fois des régimes de domination et des formes de résistance, des appropriations du corps féminin et des inventions politiques, des silences archivistiques et des paroles reconquises.

1. Occident médiéval : mariage, lignage, Église, amour courtois et imaginaire chrétien

L’étude de l’Occident médiéval passe d’abord par Georges Duby, non parce qu’il aurait tout dit, mais parce qu’il a rendu visible un nœud décisif : les femmes sont au point d’articulation entre alliance, filiation, patrimoine, sexualité, honneur et salut. Dans les sociétés féodales, la femme est centrale, non comme centre souverain, mais comme enjeu structurel.

Georges Duby
Georges DubyHistorien · 1919-1996

Médiéviste central pour les aristocraties, le mariage, la parenté, l’ordre féodal et les représentations du féminin.

Michelle Perrot, codirectrice de Histoire des femmes en Occident
Histoire des femmes en OccidentOuvrage collectif · 1990-1992

Entreprise dirigée par Georges Duby et Michelle Perrot ; le tome II, médiéval, est dirigé par Christiane Klapisch-Zuber.

Mâle Moyen Âge
Mâle Moyen ÂgeLivre · 1988

Essais sur l’amour, le prestige, la littérature et le regard masculin sur les femmes.

Le mariage féodal n’est pas d’abord affaire de sentiments. Il organise les alliances entre maisons, stabilise les héritages, garantit la légitimité des enfants et structure la paix ou la guerre entre lignages. La dot, le douaire, le veuvage, les remariages, la circulation des filles et la surveillance de la sexualité féminine appartiennent à ce dispositif. Le corps des femmes devient ainsi un lieu de droit, d’économie et de mémoire familiale.

L’Église entre en conflit avec cette logique aristocratique. Elle impose progressivement d’autres normes : consentement des époux, indissolubilité, sacramentalité, interdits de parenté, moralisation de la sexualité, condamnation de la répudiation et encadrement de la filiation. La femme se trouve au point de contact entre ces deux puissances : pour les lignages, elle garantit la reproduction sociale ; pour l’Église, elle entre dans un ordre moral et sacramentel.

Dames du XIIe siècle
Dames du XIIe siècleLivre · 1995-1996

Portraits d’Héloïse, Aliénor d’Aquitaine, Iseut, Ève et d’autres figures féminines filtrées par la politique, la littérature et la théologie.

Histoire des femmes en Occident, tome II
Didier Lett, compte rendu du tome IIArticle · 1993

Met en évidence la difficulté constitutive du champ : les sources sur les femmes médiévales sont massivement masculines et cléricales.

Georges Duby
Clio — dossier DubyDossier · 1998

Évalue à la fois la puissance historique de Duby et ses limites documentaires et sociales.

Christiane Klapisch-Zuber
Christiane Klapisch-ZuberHistorienne · née en 1937

Famille, maison, nom, lignages et femmes dans l’Italie médiévale et renaissante ; directrice du tome médiéval.

L’amour courtois ne change pas ce cadre ; il le déplace symboliquement. La dame est exaltée, mise au sommet du désir et du raffinement, mais cette élévation se produit dans un espace codifié par des hommes. La célébration de la femme n’y vaut pas nécessairement liberté féminine. L’idéalisation peut fonctionner comme une forme plus subtile d’assignation.

Le christianisme médiéval ordonne fortement le féminin autour de trois figures : Ève, Marie et Marie Madeleine. Ève concentre la faute, la tentation et la chair ; Marie incarne la pureté, la maternité sacrée, la virginité et l’obéissance ; Marie Madeleine représente la pécheresse repentie, figure de passage entre faute et salut. Cette triade n’est pas un simple décor théologique. Elle structure la façon dont le féminin est pensé, jugé, redouté, exalté et distribué.

La limite de Duby est connue et doit être dite clairement. Son terrain est fortement aristocratique. Les femmes qu’il saisit le mieux sont celles que les sources rendent visibles : épouses de lignage, nobles, reines, saintes, héroïnes littéraires. Les paysannes, servantes, artisanes, travailleuses pauvres, esclaves ou prostituées apparaissent moins. Sa force est de montrer une société d’hommes parlant des femmes ; sa limite est de laisser souvent les femmes réelles derrière le miroir des discours masculins.

2. Silences, archives, féminismes et parole publique

Michelle Perrot a déplacé l’histoire des femmes du côté des silences, des traces faibles, des archives mineures, du travail invisible, de la vie privée, des enfermements et de la parole reconquise. Avec elle, l’histoire des femmes n’est plus seulement l’histoire de quelques grandes figures ; elle devient une histoire de ce qui n’a pas été conservé, classé, valorisé ou autorisé à parler.

Michelle Perrot
Michelle PerrotHistorienne · née en 1928

Pionnière de l’histoire des femmes en France ; travail, prisons, vie privée, silences de l’histoire et codirection du grand projet occidental.

Mon histoire des femmes
Mon histoire des femmesLivre · 2006

Synthèse claire sur les grandes lignes de l’histoire des femmes, des exclusions et des luttes.

Chez Perrot, le silence n’est pas une absence naturelle ; il est produit. Les archives, le droit, la séparation du public et du privé, les hiérarchies scolaires, l’accès différencié à l’écriture et les institutions de mémoire ont moins conservé la parole des femmes. Les femmes ont pourtant travaillé, écrit, dirigé, résisté, transmis, pensé. Mais leurs traces ont souvent été déclassées ou dissoutes dans d’autres catégories : famille, domesticité, moralité, assistance, déviance.

Perrot distingue aussi nettement histoire des femmes et histoire du féminisme. L’histoire des femmes embrasse le travail, le corps, la maternité, l’éducation, la sexualité, la vie quotidienne, l’intime, la parole, les rêves et les institutions. Le féminisme renvoie plus directement à la lutte pour les droits, à l’organisation politique et à la critique explicite de la domination masculine.

Résumé détaillé de l’entretien Michelle Perrot / Laure Adler

Légitimité de l’histoire des femmes

Perrot rappelle qu’elle a contribué à introduire l’histoire des femmes à l’université, notamment à Jussieu. Elle insiste sur la différence entre une histoire des femmes et une histoire exclusivement militante du féminisme.

Histoire des femmes en Occident et limite du cadre occidental

Elle rappelle l’importance de la grande entreprise dirigée avec Duby, mais souligne que le qualificatif « en Occident » a été ajouté à juste titre, parce que le projet ne pouvait pas prétendre représenter toutes les femmes du monde.

MeToo comme révolution de l’intime

Perrot voit dans MeToo un événement considérable : les années 1970 avaient mis au premier plan l’avortement et la contraception ; MeToo fait entrer de plein fouet la question du consentement, du harcèlement, des violences sexuelles et de la parole publique sur le corps.

Universalisme, essentialisme, pluralité des féminismes

Elle distingue des féminismes universalistes, qui veulent l’accès complet des femmes aux droits et aux espaces masculins, et des féminismes plus essentialistes, qui valorisent une expérience ou une écriture proprement féminine. Elle se situe plutôt dans l’universalisme, tout en reconnaissant l’apport intellectuel des courants différentialistes.

Héritier, valence différentielle et fragilité des acquis

Perrot mobilise Héritier pour penser la longue durée des hiérarchies sexuelles. Les progrès juridiques ne suffisent pas à effacer des représentations millénaires. Le droit à l’avortement, l’éducation, la représentation politique et la liberté corporelle restent exposés à des retours en arrière.

Intersectionnalité

Perrot souligne qu’on ne peut pas parler des femmes au singulier sans distinguer classe, religion, origine, race, empire, niveau d’éducation, contexte colonial ou postcolonial.

MeToo est ici décisif. Les violences sexuelles n’y sont pas découvertes ; elles changent de régime de visibilité. Le témoignage individuel devient masse, série, preuve sociale, levier politique. Le corps sexuel, la honte, la peur et le consentement quittent l’espace de l’intime muet pour devenir des questions publiques.

3. Différence des sexes, hiérarchie, contrôle de la fécondité

Françoise Héritier propose l’un des outils les plus puissants pour penser la domination masculine : la valence différentielle des sexes. La différence entre masculin et féminin ne reste pas descriptive ; elle reçoit une valeur, et cette valeur est presque partout orientée au bénéfice du masculin. La différence devient hiérarchie, puis la hiérarchie se naturalise.

Françoise Héritier — Masculin/Féminin
Françoise HéritierAnthropologue · 1933-2017

Spécialiste de la parenté, successeure de Lévi-Strauss au Collège de France, auteure de la valence différentielle des sexes.

La thèse d’Héritier est frontale : la domination masculine peut être lue comme une réponse de contrôle à une puissance féminine première, la capacité d’enfanter le masculin lui-même. Les femmes ne produisent pas seulement de l’identique — des filles — mais aussi du différent — des garçons. Ce pouvoir de produire le sexe autre devient dans l’imaginaire masculin un lieu d’appropriation et de surveillance.

Le corps féminin devient alors territoire administré : sexualité, maternité, fécondité, avortement, contraception, prostitution, disponibilité sexuelle, travail domestique, charge reproductive et représentation politique. La maternité peut être célébrée comme grandeur symbolique tout en servant à limiter l’autonomie, la mobilité et l’autorité des femmes.

Claude Lévi-Strauss — Les structures élémentaires de la parenté
Claude Lévi-StraussAnthropologue · 1908-2009

Cadre classique de la parenté et de l’alliance à partir duquel Héritier déplace l’analyse.

Simone de Beauvoir — Le Deuxième Sexe
Simone de BeauvoirPhilosophe · 1908-1986

Héritier dialogue avec Beauvoir, mais cherche un enracinement anthropologique plus long des hiérarchies.

L’enjeu n’est pas seulement l’égalité juridique. Le mot décisif est dissoudre. Dissoudre la hiérarchie signifie empêcher que le masculin continue de fonctionner comme la mesure implicite du neutre, du politique, du rationnel, du savant, du légitime et du désirable.

Architecture de Masculin/Féminin II

⬢ Introduction — « Le vivant féminin » : le corps féminin est pris comme foyer d’interprétation sociale ; la fécondité n’est pas simple donnée biologique, mais puissance captée et administrée.

⬢ Première partie — « Idées reçues toujours actuelles » : infériorité intellectuelle supposée, dangerosité du féminin, permanence de la violence, discussion critique du point aveugle de Beauvoir.

⬢ Deuxième partie — « Critique » : maternité comme privilège ambigu, questions de genre et de droits, problème contemporain de la différence des sexes.

⬢ Troisième partie — « Solutions et blocages » : techniques de reproduction, contraception, représentation politique, prostitution, travail domestique, charge maternelle, blocages structurels.

Chapitre par chapitre — repères d’analyse

« La tête des femmes »

Héritier démonte la longue tradition des discours sur l’infériorité intellectuelle des femmes. Le problème n’est pas seulement le préjugé ; c’est la manière dont l’accès au savoir et à l’autorité est structurellement filtré.

« Du danger des femmes »

Le féminin est souvent construit comme danger sexuel, moral, lignager ou symbolique. Cette dangerosité attribuée justifie la surveillance.

« De la violence et des femmes »

Héritier montre la permanence de formes de violence physiques, sexuelles, symboliques, économiques et institutionnelles, même lorsque leurs formes historiques changent.

« Le point d’aveuglement de Simone de Beauvoir »

Elle reproche à Beauvoir de ne pas inscrire assez profondément la hiérarchie sexuelle dans la longue durée anthropologique, au-delà de la seule histoire sociale moderne.

« Privilège de la maternité et domination masculine »

La maternité est exaltée, mais cette exaltation peut masquer une subordination très concrète.

« Questions de genre et droits des femmes »

Le droit modifie les conditions réelles, mais ne dissout pas automatiquement les structures symboliques et domestiques.

« La différence des sexes dans l’égarement contemporain »

Les recompositions contemporaines du genre et de la reproduction ne suppriment pas le problème ; elles le déplacent.

« Les fabrications possibles et pensables d’un produit humain »

Les nouvelles techniques reproductives révèlent que la parenté n’est jamais purement naturelle ; elle est toujours organisée.

« La contraception »

La contraception produit une bascule anthropologique en retirant aux hommes, aux familles et aux institutions une part du contrôle sur la reproduction féminine.

« La démocratie doit-elle représenter les femmes en tant que femmes ? »

Héritier affronte la tension entre universalisme abstrait et nécessité de corriger l’exclusion historique par des dispositifs de représentation sexuée.

« Obstacles et blocages. De l’usage du corps des femmes »

Prostitution, disponibilité sexuelle et appropriation corporelle montrent que les discours d’égalité peuvent coexister avec des formes très dures d’exploitation.

« Obstacles et blocages. La maternité, le travail et le domestique »

Le travail domestique et la charge maternelle restent des noyaux puissants de reproduction de la hiérarchie.

4. Histoire mondiale des femmes : structures, aires, cas, auteurs

Une histoire mondiale des femmes ne se réduit ni à l’extension géographique du cas européen, ni à l’addition de quelques figures régionales. Elle exige de croiser les structures de parenté, les régimes de propriété, le travail, les religions, les empires, la médecine, l’esclavage, la colonisation, les réformes, les féminismes et les résistances.

4.1. Histoire globale et genre comme catégorie d’analyse

Le déplacement opéré par ces travaux est décisif. Le genre n’est plus seulement une rubrique sur « les femmes » ; il devient un principe d’analyse du droit, de l’État, de la guerre, de la famille, de la médecine, du travail, de l’éducation et de l’empire.

4.2. Parenté, systèmes familiaux, héritage et géographie de l’émancipation

Todd apporte une question structurale importante : les formes familiales produisent-elles des statuts féminins différents ? Famille nucléaire absolue anglaise, nucléaire égalitaire du Bassin parisien, famille souche germanique ou japonaise, famille communautaire de certains espaces eurasiens : à chaque fois, l’héritage, la résidence, l’autorité des pères, la place des mères, le statut des belles-filles et l’autonomie des couples se distribuent autrement. Todd est particulièrement utile comme cartographe anthropologique. Il est plus discutable lorsqu’il extrapole directement ces structures vers des diagnostics contemporains globaux.

4.3. Afrique : colonialité du genre, lignages, marchés, reines et résistances

Nwando Achebe — Female Monarchs and Merchant Queens in Africa
Nwando AchebeHistorienne · née en 1971

Pouvoir féminin, traditions orales, reines, prêtresses et mémoire politique.

Les études africaines obligent à sortir des catégories occidentales immédiates. Dans certaines sociétés, l’âge, la séniorité, le lignage ou la position rituelle importent au moins autant que le sexe. Les marchés féminins yoruba, les formes de pouvoir des reines-mères akan, la trajectoire de la reine Nzinga ou la Women’s War d’Aba en 1929 montrent des espaces d’action féminine parfois massifs. La colonisation a souvent rigidifié des catégories, masculinisant des chefferies ou modifiant le droit coutumier et la propriété.

4.4. Mondes islamiques : droit, savoirs, harem politique, récits de sauvetage

Il faut distinguer textes, écoles juridiques, sociétés, empires et pratiques. Des femmes ont transmis des hadiths, fondé des waqf, enseigné, exercé des pouvoirs au sein de cours impériales ou de réseaux savants. Le harem ottoman n’est pas seulement fantasme sexuel orientaliste ; il est aussi espace politique. À l’inverse, les récits occidentaux ont souvent transformé « la femme musulmane » en figure passive à sauver, ce qu’Abu-Lughod critique radicalement.

4.5. Inde et Asie du Sud : caste, patriarcat brahmanique, sati, nationalismes

En Asie du Sud, l’histoire des femmes doit penser ensemble caste, religion, réforme, colonialisme et nationalisme. Le contrôle de la sexualité féminine est lié à la reproduction de la caste ; le veuvage, le sati, le mariage enfantin, l’éducation des filles et les nationalismes modernes déplacent sans cesse la question. Des figures comme Pandita Ramabai ou Mirabai rappellent que les femmes ne sont pas seulement objets de réforme ; elles sont aussi réformatrices, poètes, mystiques et actrices politiques.

4.6. Chine, Japon, Corée : famille, corps discipliné, travail et modernités d’État

Les sociétés est-asiatiques articulent fortement filiation patrilinéaire, devoir filial, hiérarchie domestique, travail et discipline du corps. Les pieds bandés en Chine ne sont pas seulement une torture ; ils sont aussi marqueur de distinction, norme esthétique et discipline sociale du corps féminin. La Chine du XXe siècle transforme radicalement le mariage et le travail féminin sous le communisme, sans abolir toutes les hiérarchies. Le Japon moderne combine industrialisation, féminismes, discipline patriarcale et violences impériales, dont la question des femmes de réconfort.

4.7. Amériques : esclavage, race, classe, violence sexuelle, féminismes noirs

Harriet Tubman
Harriet TubmanFigure historique · v.1822-1913

Résistance noire, fuite, abolitionnisme et liberté concrète.

Sojourner Truth
Sojourner TruthFigure historique · v.1797-1883

Parole politique, abolitionnisme, articulation du corps noir et de la condition féminine.

L’histoire des femmes dans les Amériques ne peut pas être écrite sans esclavage, plantation, viols esclavagistes, reproduction forcée, dépossession autochtone et racialisation du corps. Les féminismes noirs ont déplacé le centre du champ en montrant que l’oppression n’est pas uniforme et que l’expérience des femmes noires, autochtones ou racisées ne se laisse pas réduire à un seul axe sexuel. Les sociétés autochtones apportent aussi d’autres modèles : chez les Haudenosaunee, par exemple, les femmes ont pu jouer un rôle politique notable dans la vie du clan et la désignation des chefs.

4.8. Travail, capitalisme, care, reproduction sociale

Arlie Russell Hochschild
Arlie Russell HochschildSociologue · née en 1940

Travail émotionnel, care, domesticité migrante et chaînes mondiales du soin.

Une histoire mondiale des femmes doit inclure l’économie. Une part considérable de la reproduction des sociétés repose sur du travail féminin naturalisé, gratuit ou sous-payé : agriculture vivrière, textile, domesticité, soin, cuisine, portage, eau, entretien des corps, éducation des enfants, accompagnement des anciens. La mondialisation recompose ce régime dans les chaînes mondiales du care, les migrations domestiques et les usines de production féminisée.

4.9. Corps, médecine, sexualité, reproduction, savoirs biologiques

Londa Schiebinger
Londa SchiebingerHistorienne des sciences · née en 1952

Femmes, science, médecine, classification du vivant et colonialisme.

Nawal El Saadawi
Nawal El SaadawiMédecin et écrivaine · 1931-2021

Corps, excision, sexualité, violence, État et religion.

La médecine a souvent gouverné le corps féminin autant qu’elle l’a soigné. Menstruation, grossesse, accouchement, contraception, hystérie, stérilité, ménopause, plaisir ou avortement ont été pathologisés, surveillés et administrés. Une histoire mondiale des femmes doit inclure la dépossession des sages-femmes, la médicalisation de l’accouchement, les stérilisations forcées, l’eugénisme et les violences obstétricales.

4.10. Religions, corps saints, exégèse, exclusion institutionnelle

Les religions ont produit à la fois des exclusions puissantes et des formes féminines de savoir, de sainteté, de mystique, d’autorité et de contestation. Vierge, sainte, veuve, moniale, mystique, prophétesse, prêtresse, savante ou exégète : les figures religieuses féminines permettent de lire à la fois discipline institutionnelle et création spirituelle.

4.11. Europe moderne : chasse aux sorcières, travail, veuvage, archives judiciaires

L’Europe moderne ne doit pas être lue comme simple progrès après le Moyen Âge. La chasse aux sorcières, les restrictions professionnelles, la surveillance sexuelle, le veuvage, les conflits d’héritage, les institutions d’enfermement et la discipline des pauvres montrent une recomposition dure du contrôle social. Les femmes apparaissent aussi dans les archives judiciaires, les métiers urbains, les marchés, les sociabilités religieuses, les conflits domestiques et les formes de contestation populaire.

4.12. Renaissance, modernité et périodisations dissymétriques

Les grandes périodisations classiques ne valent pas de manière identique pour les femmes et pour les hommes. Une période d’expansion culturelle, artistique ou politique pour certains hommes peut correspondre à une restriction accrue de l’autonomie féminine. La Renaissance illustre cette dissymétrie : le raffinement de cour, l’humanisme et la centralité de la lignée ne produisent pas automatiquement une liberté accrue pour les femmes.

4.13. Océanie, mondes autochtones, terre, souveraineté et transmission

L’histoire mondiale des femmes doit inclure l’Océanie et les mondes autochtones. Les rapports entre genre, terre, parenté, colonisation, mission, souveraineté et transmission y sont centraux. Les catégories coloniales ont souvent déformé les structures locales en effaçant des pouvoirs féminins ou en reconfigurant les droits sur les terres, les enfants, les lignages et les savoirs.

4.14. XXIe siècle : droits reproductifs, backlashs, guerres, numérique

Le XXIe siècle ne suit pas une trajectoire linéaire d’émancipation. Les droits reproductifs avancent dans certains pays et reculent dans d’autres ; les filles restent privées d’école dans des contextes de guerre ou de régime théocratique ; les violences sexuelles deviennent armes de guerre ; le numérique rend possibles à la fois visibilité, harcèlement, mobilisation et surveillance. Afghanistan, Iran, Pologne, États-Unis, conflits armés, migrations et économie des plateformes montrent que les droits des femmes restent des champs de bataille politiques.

ONU Femmes
ONU FemmesInstitution · données contemporaines

Droits, violences, participation politique, économie du care, éducation et égalité de genre.

5. Ce que cet ensemble rend visible

Duby rend visible le rôle des femmes dans la reproduction du monde féodal : mariage, lignage, Église, honneur, filiation et imaginaire masculin. Perrot rend visible la production du silence : archives, travail, vie privée, parole et mémoire. Héritier rend visible le noyau anthropologique de la hiérarchie : la différence sexuelle devient différence de valeur, puis domination. Todd, Goody et Lerner déplacent la focale vers la parenté, les structures familiales, la propriété et la longue durée du patriarcat. Les auteurs africains, islamiques, sud-asiatiques, est-asiatiques, afro-américains et transnationaux montrent qu’il n’existe pas une histoire unique des femmes, mais des régimes multiples de domination, de visibilité, de travail, de corps et de résistance.

L’histoire mondiale des femmes n’est ni une galerie de victimes, ni un catalogue d’héroïnes. Elle est traversée par des contradictions : domination et pouvoir féminin, silence et parole, appropriation et invention, exploitation et résistance, assignation corporelle et reconquête politique. Elle exige de tenir ensemble parenté, droit, économie, religion, empire, violence, médecine, travail et mémoire.

6. Bibliographie sélective développée

Occident médiéval, Duby, Perrot, Héritier

⬢ Georges Duby et Michelle Perrot (dir.), Histoire des femmes en Occident, Paris, Plon, 1990-1992, 5 vol.

Présentation : https://www.fayard.fr/histoire/histoire-des-femmes-en-occident-9782818502679

⬢ Christiane Klapisch-Zuber (dir.), Histoire des femmes en Occident. II. Le Moyen Âge, Paris, Plon, 1991.

⬢ Georges Duby, Le Chevalier, la femme et le prêtre, Paris, Hachette, 1981.

Présentation : https://www.babelio.com/livres/Duby-Le-Chevalier-la-femme-et-le-pretre/9224

⬢ Georges Duby, Mâle Moyen Âge, Paris, Flammarion, 1988.

Présentation : https://www.babelio.com/livres/Duby-Male-Moyen-Age/150403

⬢ Georges Duby, Dames du XIIe siècle, Paris, Gallimard, 1995-1996.

Présentation : https://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Folio-histoire/Dames-du-XIIe-siecle

⬢ Michelle Perrot, Les femmes ou les silences de l’histoire, Paris, Flammarion, 1998.

Présentation : https://www.flammarion.fr/les-femmes-ou-les-silences-de-lhistoire/9782080813664

⬢ Michelle Perrot, Mon histoire des femmes, Paris, Seuil, 2006.

Présentation : https://www.seuil.com/ouvrage/-mon-histoire-des-femmes-plus-cd-michelle-perrot/9782020866668

⬢ Françoise Héritier, Masculin/Féminin I. La pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996.

Présentation : https://www.odilejacob.fr/catalogue/sciences-humaines/anthropologie-ethnologie/masculin-feminin_9782738103383.php

⬢ Françoise Héritier, Masculin/Féminin II. Dissoudre la hiérarchie, Paris, Odile Jacob, 2002.

Présentation : https://www.odilejacob.fr/catalogue/sciences-humaines/anthropologie-ethnologie/masculin-feminin-ii_9782738128355.php

⬢ Didier Lett, compte rendu de Histoire des femmes en Occident. II. Le Moyen Âge, Médiévales, 1993.

⬢ Clio. Histoire, femmes et sociétés, dossier « Georges Duby et l’histoire des femmes », 1998.

Histoire globale et théorie du genre

⬢ Merry E. Wiesner-Hanks, Gender in History: Global Perspectives, Wiley.

⬢ Peter N. Stearns, Gender in World History, Routledge.

⬢ Bonnie G. Smith (dir.), The Oxford Encyclopedia of Women in World History, Oxford University Press.

⬢ Joan W. Scott, “Gender: A Useful Category of Historical Analysis”, The American Historical Review, 1986.

⬢ Joan W. Scott, Gender and the Politics of History, Columbia University Press.

⬢ Gerda Lerner, The Creation of Patriarchy, Oxford University Press, 1986.

Parenté, famille, systèmes familiaux

⬢ Emmanuel Todd, L’Origine des systèmes familiaux, Paris, Gallimard, 2011.

⬢ Emmanuel Todd, Où en sont-elles ?, Paris, Seuil, 2022.

⬢ Jack Goody, The Development of the Family and Marriage in Europe, Cambridge University Press, 1983.

⬢ Claude Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté, Paris, Mouton, 1949.

Afrique

⬢ Oyèrónkẹ́ Oyěwùmí, The Invention of Women, University of Minnesota Press, 1997.

⬢ Ifi Amadiume, Male Daughters, Female Husbands, Zed Books / University of Chicago Press, 1987.

⬢ Catherine Coquery-Vidrovitch, Les Africaines, Paris, Desjonquères / La Dispute, 1994, rééd. 2013.

⬢ Nwando Achebe, travaux sur femmes, pouvoir et histoire du Nigeria.

⬢ Amina Mama, travaux sur militarisation, État et féminismes africains.

Mondes islamiques

⬢ Leila Ahmed, Women and Gender in Islam, Yale University Press, 1992.

⬢ Fatima Mernissi, Le Harem politique, Albin Michel, 1987.

⬢ Deniz Kandiyoti, “Bargaining with Patriarchy”, Gender & Society, 1988.

⬢ Lila Abu-Lughod, Do Muslim Women Need Saving?, Harvard University Press, 2013.

⬢ Amina Wadud, Qur’an and Woman, Oxford University Press, 1992.

Inde et Asie du Sud

⬢ Uma Chakravarti, Gendering Caste, Stree, 2003.

⬢ Kumkum Sangari et Sudesh Vaid (dir.), Recasting Women, Rutgers University Press, 1989.

⬢ Gayatri Chakravorty Spivak, “Can the Subaltern Speak?”, 1988.

⬢ Lata Mani, “Contentious Traditions: The Debate on Sati in Colonial India”, Cultural Critique, 1987.

⬢ Tanika Sarkar, travaux sur genre, religion et nationalisme.

Chine, Japon, Corée

⬢ Susan Mann, Precious Records, Stanford University Press, 1997.

⬢ Dorothy Ko, Cinderella’s Sisters, University of California Press, 2005.

⬢ Gail Hershatter, The Gender of Memory, University of California Press, 2011.

⬢ Vera Mackie, Feminism in Modern Japan, Rowman & Littlefield, 2003.

⬢ Barbara Molony, travaux sur femmes et genre au Japon moderne.

Amériques, esclavage, race, intersectionnalité

⬢ Angela Davis, Women, Race & Class, Random House, 1981.

⬢ bell hooks, Ain’t I a Woman, South End Press / Routledge, 1981.

⬢ Patricia Hill Collins, Black Feminist Thought, Routledge, 1990.

⬢ Kimberlé Crenshaw, “Mapping the Margins”, Stanford Law Review, 1991.

⬢ Saidiya Hartman, Lose Your Mother, Farrar, Straus and Giroux, 2007.

⬢ Stephanie Camp, Closer to Freedom, University of North Carolina Press, 2004.

⬢ Kathleen M. Brown, Good Wives, Nasty Wenches, and Anxious Patriarchs, University of North Carolina Press, 1996.

Travail, économie, care

⬢ Silvia Federici, Caliban and the Witch, Autonomedia, 2004.

⬢ Maria Mies, Patriarchy and Accumulation on a World Scale, Zed Books, 1986.

⬢ Ester Boserup, Woman’s Role in Economic Development, 1970.

⬢ Arlie Russell Hochschild, travaux sur travail émotionnel et chaînes mondiales du care.

⬢ Bina Agarwal, travaux sur propriété foncière, agriculture et droits économiques des femmes.

Corps, médecine, sciences

⬢ Thomas Laqueur, Making Sex, Harvard University Press, 1990.

⬢ Emily Martin, The Woman in the Body, Beacon Press, 1987.

⬢ Londa Schiebinger, The Mind Has No Sex?, Harvard University Press, 1989.

⬢ Nawal El Saadawi, The Hidden Face of Eve, 1977.

⬢ Barbara Duden, travaux sur le corps féminin et la grossesse.

Religions

⬢ Elisabeth Schüssler Fiorenza, In Memory of Her, Crossroad, 1983.

⬢ Caroline Walker Bynum, Holy Feast and Holy Fast, University of California Press, 1987.

⬢ Amina Wadud, Qur’an and Woman, Oxford University Press, 1992.

⬢ Rita Gross, Buddhism After Patriarchy, SUNY Press, 1993.

Europe moderne, archives, périodisations, mondes autochtones

⬢ Arlette Farge, Le goût de l’archive, Paris, Seuil, 1989.

⬢ Joan Kelly, “Did Women Have a Renaissance?”, Women, History & Theory, 1984 ; article initial 1977.

⬢ Natalie Zemon Davis, Women on the Margins, Harvard University Press, 1995.

⬢ Linda Tuhiwai Smith, Decolonizing Methodologies, Zed Books, 1999.

⬢ Leanne Betasamosake Simpson, As We Have Always Done, University of Minnesota Press, 2017.

Ressources institutionnelles et vidéo

⬢ Michelle Perrot, entretien avec Laure Adler, LCP / YouTube : https://youtu.be/7ekX0ybgQiQ?is=ewSt8X0_KiC7Jg83

⬢ Collège de France, notice Georges Duby : https://www.college-de-france.fr/fr/chaire/georges-duby-histoire-des-societes-medievales-chaire-statutaire/biography

⬢ Collège de France, notice Françoise Héritier : https://www.college-de-france.fr/fr/chaire/francoise-heritier-anthropologie-sociale-chaire-statutaire/biography

⬢ ONU Femmes : https://www.unwomen.org/

⬢ UNESCO : https://www.unesco.org/

⬢ OMS : https://www.who.int/