Explorations · 2026-06-19

Sur l’Un-dividualisme moderne — Marie-Hélène Brousse

Sujet barré, Nom/Non-du-Père, fonction, gérer, soin, care et racisme des frères

Lecture détaillée de l’intervention de Marie-Hélène Brousse sur l’Un-dividualisme moderne : sujet barré, Nom/Non-du-Père, fonction, gérer, soin, care, singulier, particulier et racisme des frères.

Miniature de la vidéo Sur l’Un-dividualisme moderne — Marie-Hélène Brousse
Sommaire72 repères

Marie-Hélène Brousse — Sur l’Un-dividualisme moderne

Vidéo source : Sur l’Un-dividualisme moderne — Marie-Hélène Brousse Série : LWT — 3 questions sur… l’Un-dividualisme moderne Présentation de la série : Uqbar WAPOL — LWT, 3 questions sur l’Un-dividualisme moderne

Note éditoriale. Cette page propose un montage de travail : 1) la vidéo source ; 2) un compte rendu Gemini fourni comme matériau, repris avec horodatages cliquables ; 3) une analyse conceptuelle développée avec références. Le compte rendu n’est pas un verbatim officiel ; les développements qui suivent ouvrent des pistes de lecture à partir de l’intervention.

Résumé bref

L’intervention de Marie-Hélène Brousse se lit moins comme une critique morale de « l’individualisme contemporain » que comme une lecture lacanienne d’une mutation subjective : le sujet moderne tend à se présenter comme Un, indivisé, auto-nommé, auto-engendré, auto-certifié. Ce régime de l’Un-dividualisme recouvre ou neutralise la division du sujet de l’inconscient, c’est-à-dire le sujet barré, représenté par un signifiant pour un autre signifiant.

Le fil directeur peut se formuler ainsi :

L’Un-dividu moderne veut coïncider avec son énoncé ; le sujet de l’inconscient apparaît précisément là où cette coïncidence échoue.

La vidéo articule cette mutation à plusieurs transformations : révolution de l’information, domination des formats brefs, victoire de la métonymie sur la métaphore, déclin relatif de la fonction paternelle classique, montée de la fonction gérer, généralisation du « nommer-à », du soin et du bien-être, confusion contemporaine entre singularité analytique et particularités communautaires, puis apparition d’un racisme des frères : racisme horizontal, post-paternel, entre groupes d’égaux identifiés à des modes de jouissance.

L’un des points les plus importants est le passage sur gérer : le signifiant maître de l’époque n’est plus seulement l’interdit, le Nom/Non-du-Père, mais la fonctionnalité gestionnaire. On ne coupe plus d’abord par un non symbolique ; on administre, on accompagne, on régule, on prend en charge. Le sujet ne reçoit plus seulement une limite : il devient une situation à gérer. Dans l’analyse proposée ici, le rapprochement gérer / errer est présenté comme une hypothèse interprétative, non comme une citation de Brousse : l’époque gestionnaire administre l’errance qu’elle ne sait plus symboliquement orienter. On gère parce qu’on n’a plus toujours de boussole symbolique stable ; on erre, mais sous forme fonctionnelle, encadrée, évaluée, optimisée. La phrase relevée vers 28:50 condense cette coupure : « prendre soin du patient c’est vraiment la meilleure manière de passer à côté de ce qu’il est venu chercher ». Le soin devient alors ambivalent : nécessaire comme fonction de soutien, mais insuffisant, voire écran, lorsqu’il se substitue à l’écoute analytique de l’inconscient.

Le point relevé autour de 29:30 ajoute une articulation décisive : ce développement explique ce que Lacan indiquait dans Les non-dupes errent, à savoir que ce qui vient à la place du Nom/Non-du-Père est une fonction, plus précisément le nommer-à. Le sujet n’est plus seulement nommé par une filiation ou une autorité symbolique ; il est nommé à une fonction, à un rôle, à un projet, à une compétence, à un dispositif.

Passage clé 26’30’’–29’30’’ : gérer, prendre soin, fonction

Le passage situé autour de 26:30–29:30 est l’un des centres de gravité de la page. Brousse y articule trois termes qui ne sont pas simplement juxtaposés : gérer, prendre soin, fonction.

Le mouvement peut se lire ainsi : lorsque le Nom/Non-du-Père perd sa force d’orientation dominante, l’époque ne bascule pas seulement dans une liberté sans repère. Elle voit monter une autre forme d’ordre : la fonction. On ne nomme plus seulement par une filiation, une loi ou une coupure ; on nomme à une place, une mission, une compétence, un projet, un dispositif. Cette mutation donne au social, au travail, aux institutions, au soin et à l’accompagnement un pouvoir de nomination très fort.

Dans ce cadre, gérer devient un signifiant maître : gérer le personnel, gérer les enfants, gérer les émotions, gérer les conflits, gérer les patients, gérer les risques, gérer les identités, gérer les trajectoires. Gérer ne nomme pas au sens symbolique fort ; gérer organise, fait fonctionner, maintient, adapte, prévient, régule.

La formule relevée vers 28:50 — « prendre soin du patient c’est vraiment la meilleure manière de passer à côté de ce qu’il est venu chercher » — ouvre l’ambivalence du soin : soutien réel lorsqu’il répond à une vulnérabilité, écran possible lorsqu’il répond trop vite à la plainte manifeste et ferme l’espace où la demande analytique pourrait se déplier. Le soin prend en charge ; l’analyse laisse apparaître ce qui, dans la demande, ne se sait pas encore.

Le rapprochement gérer / errer proposé dans cette page est donc une hypothèse de lecture : l’époque gère parce qu’elle erre autrement. Elle n’erre plus seulement dans l’absence de norme ; elle erre sous forme administrée, suivie, accompagnée, évaluée. Le réel du sujet n’est plus seulement interdit ou nommé : il est traité.

Formule-pivot :

Ce qui vient à la place du Non n’est pas seulement un Oui ; c’est une fonction de prise en charge.

Sommaire

⬢ Passage clé : gérer, prendre soin, fonction

⬢ Compte rendu Gemini horodaté et cliquable

⬢ Architecture générale de l’intervention

⬢ Lexique minimal pour lecteur non spécialiste

⬢ L’Un-dividualisme : de l’individu au Un

⬢ Sujet barré contre individu indivisible

⬢ Révolutions de l’information : Gutenberg, Luther, numérique

⬢ Métaphore, métonymie et image de soi

⬢ Déclin du Nom/Non-du-Père et apparition de la fonction « gérer »

⬢ Du Nom-du-Père au « nommer-à »

⬢ Gérer / errer : le signifiant maître comme errance fonctionnelle

⬢ La mère comme fonction : soin, instrumentalité, continuité

⬢ Le soin comme manière de manquer la demande

⬢ Gestion et soin : approfondissement avec exemples

⬢ Singulier, particulier, communautarisme

⬢ Le racisme des frères

⬢ Marx, infrastructure, superstructure : explication de la remarque à 41’

⬢ Précisions conceptuelles à partir du compte rendu Gemini

⬢ Niveaux à distinguer

⬢ Exploration complémentaire — Perspective Theo : MNL^, Phemme^, Q^ et T^Total

⬢ Conclusion synthétique

⬢ Références et sources commentées

Compte rendu Gemini horodaté et cliquable

Afficher / masquer le compte rendu Gemini fourni, horodaté et cliquable
Statut du bloc. Le texte ci-dessous reprend le compte rendu Gemini fourni comme matériau de travail. Les horodatages ont été transformés en liens cliquables vers la vidéo. Ce bloc n’est pas une transcription verbatim officielle de l’intervention.

Voici une lecture Gemini très détaillée et précise de l'intervention de Marie-Hélène Brousse dans la vidéo intitulée "Sur l'Un-dividualisme moderne" (publiée par Lacan Web Télévision) 00:21.

1. Le concept d’« Un-dividualisme » et la montée de l’Ego

Origine du terme : L'expression provient d'une note de Jacques-Alain Miller en quatrième de couverture du Séminaire 19 de Jacques Lacan (...ou pire), où il orthographie l'individualisme contemporain sous la forme d'« un-dividualisme » 00:21.

La fonction du « 1 » : Cette écriture met en valeur le fait que l'individu moderne se revendique à travers le "Un" : il se veut autodéterminé, auto-engendré, autocentré, autonome, allant jusqu'à s'auto-nommer 00:44.

Sujet de l'inconscient vs individu : Marie-Hélène Brousse rappelle une formule de J.-A. Miller : « le sujet (le sujet barré, \$) réduit l'individu et le conditionné » 03:09.

Le sujet de la psychanalyse est un sujet divisé, représenté par un signifiant pour un autre signifiant, pur effet de représentation qui dépend de la chaîne symbolique 03:25.

À l'inverse, l'étymologie même de l'individu désigne ce qui ne peut pas être divisé 07:33. L'individualisme moderne s'oppose donc à la division subjective et à l'inconscient 07:33.

Le curseur passe de l'autonomie (l'auto) à la montée au zénith de l'Ego (le Moi) 06:57. L'affirmation contemporaine « Je suis ce que je dis » évacue l'histoire, les traumatismes antérieurs et l'inconscient réel 08:55. En psychanalyse, il faudrait plutôt dire : « Je suis ce que je dis, et je ne sais pas ce que je dis » 13:39.

2. Les mutations du Discours du Maître et la Révolution de l’Information

Brousse inscrit cette montée de l'ego dans une perspective historique liée aux transformations de la transmission de l'information 09:32 :

Première révolution — Gutenberg : Le passage à l'imprimerie mécanique a permis à Luther de diffuser ses thèses par des libelles, ce qui a totalement renversé l'équilibre des pouvoirs dans le discours du maître de l'époque, qui était religieux 09:57.

Deuxième révolution — le numérique : Aujourd'hui, les réseaux sociaux, ordinateurs et smartphones permettent une diffusion de masse où s'exprime une démocratisation de l'information 11:26. Chaque ego peut diffuser ce qu'il "croit penser", entraînant une horizontalité, une remise en cause des hiérarchies traditionnelles et, paradoxalement, des difficultés de gouvernance qui favorisent la montée de dictatures 12:44.

Le tweet et la rhétorique brève : Faisant référence à un texte de J.-A. Miller, elle souligne que le monde actuel se caractérise par une « rhétorique brève et des egos amples » 14:39.

3. La victoire de la métonymie sur la métaphore

Une autre conséquence majeure de la modernité textuelle et imagée est le déclin de la métaphore au profit de la métonymie 16:55 :

La métaphore opère par substitution d'un signifiant à un autre et produit un plus-de-sens, par exemple dans l’expression poétique « Tu es mon lion » 17:55.

La métonymie prend la partie pour le tout, par exemple utiliser « la mie » pour parler du pain 19:10. Elle ne crée pas de surcroît de sens poétique, mais s'allie massivement au fonctionnement de l'image, de la publicité et de l'équivoque textuelle brève 19:16. Cette victoire métonymique accompagne structurellement la mutation du discours du maître axé sur le "Moi" 20:54.

4. La chute du Père et l’avènement de la fonction « gérer »

Du patriarcat à la fonctionnalité : Selon le compte rendu Gemini, Brousse articule la baisse du pouvoir du Nom-du-Père — le versant autoritaire ou patriarcal qui émettait un "NON" — à la montée d’une fonction dite “maternelle”, entendue non comme les mères réelles ou les femmes, mais comme logique de soin, de gestion, d’orientation et d’instrumentalité 23:56.

Repère de lecture. Dans ce contexte, “maternelle” désigne une fonction structurale : soin, continuité, réponse au besoin, orientation et prise en charge. La notion se situe sur le plan des fonctions, pas sur celui d’une psychologie des mères réelles, d’une essence féminine ou d’une opposition hommes/femmes.

L’empire de la gestion : Aujourd'hui, on ne parle plus de repères symboliques mais de fonctionnalités. Le signifiant maître de notre époque est le verbe « gérer » 26:33. On gère tout : les situations, les conflits, les enfants, le personnel 27:08. À cela s'ajoute l'injonction du « soin », le care, le thérapeutique diffus — yoga, bien-être — qui s'infiltre partout mais qui s'éloigne de la véritable écoute de l'inconscient 27:44. Formule décisive relevée vers 28:50 : « prendre soin du patient c’est vraiment la meilleure manière de passer à côté de ce qu’il est venu chercher ».

5. Singulier, particulier et le « racisme des frères »

Singulier vs particulier : Marie-Hélène Brousse associe le singulier à la psychanalyse et à la clinique de l'objet cause du désir, l'objet a 31:41. Chaque sujet est absolument singulier à travers la dominance de son fantasme et de son axe symptomatique, qui ne s'effacent jamais 32:59.

Le particulier, quant à lui, est le terrain de la modernité. Il s'oriente autour d'un mode de jouir partagé qui pousse à faire groupe 21:02, 37:05.

Le communautarisme et le racisme moderne : Ce triomphe du particulier engendre un communautarisme généralisé — « nous les femmes », « nous les natifs », etc. 37:25.

Le racisme des frères : Ce phénomène produit ce que Lacan prédisait dès 1972 : un racisme post-paternel, le racisme des frères 39:33. Contrairement au racisme traditionnel qui reposait sur des infrastructures économiques ou des spoliations territoriales, analyse marxiste 40:33, le racisme contemporain est un racisme d'égaux. Les individus s'identifient à un trait de communauté exclusif et rejettent l'autre à partir de là 40:10. C'est l'illustration de la thèse de Lacan : « L'inconscient, c'est la politique » 44:44.

Conclusion du compte rendu Gemini

Le discours analytique se distingue radicalement des autres discours car il est le seul à ne pas être un discours de domination 42:22. Face aux nouveaux outils de communication et à l'empire de l'image de soi, la psychanalyse doit s'approprier ces formats modernes, comme cet enregistrement vidéo, sans pour autant céder sur sa spécificité : déplacer le curseur du Moi vers l'inconscient 42:38, 44:11.

Architecture générale de l’intervention

La vidéo peut être lue comme une construction en plusieurs mouvements.

Le premier mouvement introduit le terme Un-dividualisme, repris à Jacques-Alain Miller dans la présentation du Séminaire XIX, …ou pire de Jacques Lacan. Le terme n’est pas un simple jeu typographique : il fait apparaître le Un dans l’individu. Il ne s’agit donc pas seulement d’un individualisme moral, social ou politique, mais d’une structure subjective où le sujet tend à s’énoncer comme unité indivisée.

Le deuxième mouvement oppose cet individu indivisible au sujet de l’inconscient, c’est-à-dire au sujet barré. Le sujet de la psychanalyse n’est pas l’individu compact qui sait ce qu’il est. Il est un effet de signifiant, pris dans une chaîne symbolique, traversé par des formations de l’inconscient, des symptômes, des lapsus, des rêves, des restes traumatiques et des équivoques.

Le troisième mouvement historicise cette montée de l’Ego à partir des mutations de l’information : Gutenberg et la diffusion luthérienne, puis le numérique, les réseaux sociaux, les smartphones, la publication immédiate de soi et la circulation horizontale des opinions.

Le quatrième mouvement analyse la mutation formelle du langage contemporain : la métaphore recule au profit de la métonymie. Le monde numérique fonctionne par traits, fragments, images, signes courts, logos, hashtags, profils, selfies, formules condensées.

Le cinquième mouvement décrit la chute relative de l’ancienne fonction paternelle et la montée du mot d’ordre contemporain : gérer. Le pouvoir n’apparaît plus seulement sous la forme de l’interdit, mais sous celle de la gestion, du soin, de l’optimisation, de l’accompagnement et du bien-être. C’est dans ce cadre que prend place la phrase relevée à 28:50 : prendre soin peut devenir une manière de passer à côté de ce que le patient est venu chercher, si le soin remplit trop vite la place où devrait s’ouvrir la demande analytique.

Le sixième mouvement distingue le singulier et le particulier. La psychanalyse se tient du côté du singulier : fantasme, symptôme, objet cause du désir, histoire propre d’un sujet. La modernité, elle, tend à produire du particulier : catégories, communautés, groupes d’appartenance, identités partagées.

Le dernier mouvement débouche sur le racisme des frères. Ce racisme n’est pas seulement un racisme vertical d’un maître contre un dominé. Il est un racisme horizontal entre groupes d’égaux, chacun se regroupant autour d’un trait de jouissance ou d’appartenance et rejetant l’autre à partir de ce trait.

Lexique minimal pour lecteur non spécialiste

Un-dividualisme : écriture lacanienne de l’individualisme contemporain où l’individu se présente comme Un, indivisé, auto-nommé, auto-certifié.

Sujet barré : sujet divisé par le langage et par l’inconscient. Il ne coïncide pas avec son Moi, ni avec ce qu’il croit dire de lui-même.

Signifiant : élément de langage qui représente le sujet pour un autre signifiant. Dans la psychanalyse lacanienne, le sujet n’est pas substance intérieure : il surgit dans la chaîne signifiante.

Moi / Ego : instance d’identification, d’image de soi, de reconnaissance et de maîtrise imaginaire. L’Un-dividualisme fait monter le Moi au premier plan.

Nom-du-Père : signifiant de la fonction paternelle ; il ne désigne pas seulement le père biologique, mais une opération symbolique de nomination, limite, séparation et inscription dans la loi.

Non-du-Père : jeu sur Nom et non. Il insiste sur la dimension d’interdit, de coupure et de limite portée par la fonction paternelle classique.

Fonction maternelle : non pas la mère réelle comme femme ou personne, mais une fonction de soin, réponse au besoin, continuité, enveloppe, présence, traitement de la demande et du corps.

Nommer-à : fonction de nomination contemporaine mise en avant à partir du Séminaire XXI de Lacan : le sujet est nommé à une place, une mission, une fonction, un statut ou un projet, plus qu’inscrit une fois pour toutes par un Nom.

Ordre de fer : expression associée par Lacan au pouvoir social du nommer-à. L’ordre n’est plus seulement patriarcal et vertical ; il devient social, fonctionnel, procédural, parfois plus doux en apparence mais très contraignant dans ses effets.

Gérer : signifiant maître contemporain selon la lecture de Brousse : les êtres, conflits, enfants, émotions, institutions et symptômes deviennent des situations à administrer.

Soin / care : fonction de soutien, d’accompagnement et de prise en charge. Dans la perspective analytique développée ici, le soin devient problématique lorsqu’il recouvre la demande inconsciente par une réponse trop fonctionnelle. Il faut distinguer le care comme éthique relationnelle et politique du soin, et le care comme mot d’ordre diffus de bien-être, de prévention, d’accompagnement et de gestion.

Prendre soin : expression ambivalente. Elle peut désigner l’attention réelle portée à une vulnérabilité ; elle peut aussi devenir une forme de prise en charge qui répond trop vite, protège trop vite, répare trop vite, et ferme l’espace où une parole pourrait se diviser.

Gestion du personnel : expression administrative où la personne apparaît comme membre d’un ensemble à organiser : horaires, rendement, conflits, absences, motivation, performance, risques psychosociaux. Elle montre comment le sujet peut devenir un élément de dispositif.

Demande analytique : ce que le sujet vient chercher au-delà de sa plainte manifeste. Elle n’est pas toujours identique à la demande de soin, d’apaisement ou de solution.

Jouissance : mode de satisfaction opaque, corporel et pulsionnel, qui dépasse le plaisir simple. Le racisme lacanien vise la jouissance supposée de l’Autre.

Métaphore : substitution d’un signifiant à un autre, produisant un supplément de sens.

Métonymie : glissement de signifiant à signifiant par contiguïté. Dans le numérique, elle se manifeste par fragments, images, hashtags, traits identitaires, logos, signes courts.

*Objet a*** : objet cause du désir ; point singulier autour duquel se noue le fantasme d’un sujet.

Singulier : ce qui, chez un sujet, ne se collectivise pas : son symptôme, son fantasme, son rapport propre à l’objet cause du désir.

Particulier : trait partageable qui permet de former un groupe : appartenance, identité, communauté, mode de jouir commun.

Racisme des frères : racisme horizontal, post-paternel, entre groupes d’égaux. Il ne repose pas seulement sur une domination verticale, mais sur le rejet du mode de jouissance d’un autre groupe.

L’Un-dividualisme : de l’individu au Un

Le mot Un-dividualisme ne désigne pas simplement le fait que les individus voudraient être indépendants ou autonomes. Il indique une mutation plus précise : l’individu contemporain tend à se présenter comme un Un, c’est-à-dire comme une unité auto-fondée, auto-nommée, auto-certifiée.

Dans la présentation de Jacques-Alain Miller au Séminaire XIX, …ou pire, le « Y a de l’Un » devient central. La présentation du séminaire indique que Lacan y déplace le primat de l’Autre vers le primat de l’Un dans la dimension du réel : le grand Autre, pivot classique de la dialectique du sujet, est dévalorisé, tandis que la jouissance et l’itération du Un deviennent décisives. (présentation du Séminaire XIX par Jacques-Alain Miller)

L’Un-dividu moderne apparaît alors comme une figure de sujet qui dit :

Je suis ce que je dis.
Je suis ce que je choisis.
Je suis ce que je me nomme.
Je suis ce que je montre de moi.

La psychanalyse introduit une coupure dans cette évidence. Elle ne nie pas l’importance de l’énoncé de soi, mais elle refuse d’en faire une transparence. Le sujet peut dire quelque chose de vrai tout en ne sachant pas ce qu’il dit. Il y a toujours un écart entre le Moi qui s’affirme et l’inconscient qui insiste.

Formule centrale :

L’Un-dividu cherche la coïncidence de soi avec soi ; l’inconscient apparaît dans la non-coïncidence de soi avec ce qu’on dit de soi.

Sujet barré contre individu indivisible

L’étymologie de l’individu est décisive : l’individu est ce qui ne se divise pas. Or la psychanalyse part exactement de l’inverse. Le sujet n’est pas indivisible ; il est barré.

Le sujet lacanien est représenté par un signifiant pour un autre signifiant. Il n’est pas une substance intérieure pleine. Il apparaît dans les écarts de la parole, dans les coupures, les répétitions, les symptômes, les malentendus, les actes manqués, les mots qui surgissent sans que le sujet en maîtrise entièrement la portée.

L’Un-dividualisme moderne est donc presque une anti-psychanalyse spontanée. Il tend à affirmer une unité de soi là où l’expérience analytique repère une division. Le sujet contemporain peut arriver avec une formule déjà constituée : « je suis ceci », « je me définis ainsi », « mon vécu fait preuve », « ma nomination vaut vérité ».

La psychanalyse déplace alors la question :

Non pas seulement : « Qui suis-je ? »
mais : « Qu’est-ce qui parle quand je dis qui je suis ? »

Cette question n’annule pas l’énoncé de soi ; elle en révèle l’épaisseur, les restes, les détours, les attaches symptomatiques, les héritages et les points aveugles.

Révolutions de l’information : Gutenberg, Luther, numérique

Brousse inscrit l’Un-dividualisme dans une histoire des supports de diffusion.

Avec Gutenberg, la parole religieuse, politique et polémique change d’échelle. Luther peut diffuser ses thèses et ses libelles, non seulement parce qu’il a une doctrine, mais parce qu’un nouveau dispositif technique rend possible la circulation massive du signifiant. La technologie de l’imprimé transforme l’équilibre du discours du maître religieux.

Avec le numérique, le déplacement est encore plus radical. Chaque sujet dispose d’un appareil de publication. Le smartphone devient une imprimerie personnelle permanente. Chacun peut publier, commenter, liker, contester, exposer son image, nommer son identité, rejoindre une communauté, attaquer une autre communauté, produire une micro-vérité instantanée.

La conséquence n’est pas seulement la démocratisation de l’information. C’est la prolifération des egos énonciateurs. Le format court ne réduit pas forcément l’intensité subjective ; au contraire, il peut concentrer une identification très forte.

D’où la formule rapportée dans le compte rendu :

« Rhétorique brève et egos amples. »

Cette formule condense un trait du contemporain : les messages se raccourcissent, mais le Moi qui les porte s’amplifie. Le tweet, le post, la story, le statut ou le slogan peuvent devenir des signifiants maîtres instantanés.

Métaphore, métonymie et image de soi

Le passage sur la victoire de la métonymie est essentiel.

La métaphore fonctionne par substitution : un signifiant prend la place d’un autre et produit un plus-de-sens. Dire « tu es mon lion » ne signifie pas seulement « tu es fort » ; cela produit une image poétique, une densité symbolique, un déplacement de sens.

La métonymie fonctionne plutôt par contiguïté, déplacement latéral, glissement de signifiant à signifiant. Le compte rendu Gemini indique qu’elle « prend la partie pour le tout » ; cette formulation est utile, mais elle doit être précisée. La partie pour le tout correspond plus précisément à la synecdoque, qui peut être considérée comme une forme particulière de métonymie. Chez Lacan, la métonymie désigne plus largement le glissement continu des signifiants.

Le numérique est fortement métonymique. Il fonctionne par fragments saturés : image de profil, selfie, hashtag, logo, diagnostic, drapeau, élément de style, catégorie, appartenance, trait visible, slogan. Une partie devient capable de représenter tout un sujet ou tout un groupe.

Formule :

La métaphore ouvrait une profondeur de sens ; la métonymie contemporaine fait circuler des fragments identificatoires rapides, visibles, partageables, immédiatement mobilisables.

Ce régime métonymique accompagne l’Un-dividualisme : le sujet n’a plus besoin d’un grand récit pour s’identifier ; il peut tenir par un trait, une image, un mot, un fragment, une appartenance ou un nom de jouissance.

Déclin du Nom/Non-du-Père et apparition de la fonction « gérer »

Le passage sur le Père gagne à être lu comme une analyse du déplacement de la fonction d’autorité. Brousse travaille moins une nostalgie de l’ancien ordre paternel qu’une mutation des opérateurs de nomination, de limite et de prise en charge.

La fonction paternelle classique portait une dimension de coupure : interdiction, limite, séparation, nomination, loi. Le Nom-du-Père nomme, inscrit, sépare ; le Non-du-Père interdit, coupe, introduit une limite. Le jeu Nom/non est ici décisif : l’autorité symbolique ne relève pas seulement d’un personnage qui commande, mais d’une opération qui introduit un écart entre le sujet et la jouissance immédiate.

Cette fonction s’affaiblit. Mais elle n’est pas remplacée par rien. Elle est remplacée par d’autres régimes : gestion, soin, accompagnement, bien-être, fonctionnalité, régulation.

Le signifiant maître contemporain devient alors :

gérer

On gère son stress, son couple, son image, ses émotions, ses enfants, ses équipes, ses conflits, son trauma, sa visibilité, son corps, ses risques, son identité. Le monde contemporain ne dit plus seulement : « obéis à la loi ». Il dit : « gère-toi ».

Cette mutation transforme la forme du pouvoir. Le pouvoir ne se présente plus uniquement comme interdit vertical. Il se diffuse comme gestion horizontale, accompagnement, évaluation, optimisation et soin. Le care, le thérapeutique diffus, le bien-être et les dispositifs de développement personnel peuvent alors devenir ambivalents : ils soutiennent certains sujets, mais peuvent aussi neutraliser l’écoute de l’inconscient.

L’écoute analytique ne se confond pas avec le bien-être. Elle ne vise pas seulement à apaiser, adapter ou gérer. Elle laisse apparaître ce qui dérange, ce qui divise, ce qui insiste, ce qui ne se laisse pas convertir immédiatement en fonctionnalité.

Nom / Non / fonction : déplacement de régime

RégimeOpérateur dominantForme de pouvoirEffet subjectif
Ancien régime paternelNom / NonInterdit, limite, séparationLe sujet rencontre une coupure symbolique
Régime gestionnaireFonction / gestionAccompagnement, soin, procédure, optimisationLe sujet devient une situation à traiter
Régime numériqueProfil / signe brefVisibilité, image, notation, circulationLe sujet se présente comme Un publiable
Régime communautaireTrait partagéGroupe, appartenance, reconnaissanceLe sujet se particularise avec d’autres semblables

La fonction « gérer » apparaît donc au point où le non symbolique recule. Ce recul ne libère pas seulement le sujet ; il le fait entrer dans une administration diffuse de lui-même.

Du Nom-du-Père au « nommer-à » : ce que signifie l’apparition de la fonction

Le passage relevé autour de 29:30 est une charnière théorique majeure : selon Brousse, le développement sur gérer, prendre soin, gestion du personnel et care vient expliquer ce que Lacan disait déjà dans Les non-dupes errent, à savoir que ce qui vient à la place du Nom-du-Père n’est pas simplement un autre Nom, mais une fonction.

La formule demande une lecture très précise. La question porte moins sur une disparition du Père et une prise de pouvoir de la Mère comme personne réelle que sur une mutation du mode de nomination. Dans le régime classique du Nom-du-Père, le sujet reçoit une inscription par le nom, la filiation, la loi, la coupure, la place symbolique. Dans le régime contemporain du nommer-à, le sujet est de plus en plus nommé à quelque chose : à une fonction, une compétence, une mission, un projet, un diagnostic, un statut, une catégorie, une performance, un rôle social, un dispositif.

La source lacanienne décisive est le Séminaire XXI, Les non-dupes errent, séance du 19 mars 1974. Plusieurs commentaires reprennent la formulation selon laquelle, à ce Nom-du-Père, se substitue une fonction : celle du nommer-à. Une synthèse de l’ACF Restonica le formule explicitement : dans Les non-dupes errent, Lacan substitue au Nom la fonction, notamment le « nommer à », c’est-à-dire nommer à une fonction ; c’est là que s’inscrit l’« ordre de fer » du social. (ACF Restonica, synthèse sur le nommer-à)

1. « Nommer par » et « nommer à »

Brousse donne une précision capitale dans un entretien intitulé Érotique du travail. Elle y indique que le XXIe siècle voit succéder à l’ordre patriarcal l’ordre de fer du social. Dans le passage de Lacan auquel elle se réfère, le remplacement du père de famille par la mère introduit la nouvelle fonction du nommer à, en opposition au nommer par patriarcal. Elle ajoute que le « nommer par » était définitif et solide, pour le meilleur et pour le pire, tandis que le « nommer à » est lié à une fonction et se révèle beaucoup plus fragile. (Brousse, « Érotique du travail »)

La distinction peut se lire ainsi :

RégimeForme de nominationAppuiEffet subjectif
Nommer parêtre nommé par un nom, une lignée, une filiation, une autorité symboliqueNom-du-Père, patronyme, loi, tradition, inscription symboliqueplace relativement stable, mais possiblement rigide, oppressive, fermée
Nommer àêtre nommé à une fonction, une mission, un rôle, un projet, un statut, une catégoriesocial, institution, travail, dispositif, compétence, diagnostic, profilidentification plus mobile, plus fragile, plus précaire, plus dépendante du fonctionnement

Le nommer par inscrit. Il rattache à une chaîne symbolique. Il produit une place par le nom. Cette place peut être violente, injuste, patriarcale, autoritaire ; elle peut fixer un destin. Mais elle possède une solidité.

Le nommer à assigne. Il attache le sujet à une fonction. Il ne dit pas seulement : « tu portes tel nom » ; il dit : « tu es nommé à tel rôle », « tu es destiné à tel projet », « tu es évalué selon telle compétence », « tu entres dans tel dispositif ». Cette nomination est plus souple, plus moderne, plus adaptable, mais aussi plus fragile. Elle doit être maintenue, validée, actualisée, évaluée. Elle dépend d’un fonctionnement.

C’est ici que gérer prend tout son sens. Quand le sujet est nommé à une fonction, il faut gérer cette fonction : la soutenir, l’évaluer, la réguler, l’adapter, la maintenir performante, prévenir son effondrement. Le signifiant « gérer » est alors la forme pratique du nommer-à.

2. Le social comme nouveau lieu de nomination

Chez Lacan, la nomination change de lieu. L’ancien Nom-du-Père donnait une place par la famille, le patronyme, la loi symbolique, l’inscription généalogique. Le contemporain donne une place par le social : métier, fonction, poste, dossier, institution, formation, diagnostic, identité déclarée, catégorie de reconnaissance, statut administratif ou professionnel.

Le commentaire de l’ECF sur l’« ordre de fer » reprend la formule de Lacan : le social prend une « prévalence de nœud » et fait la trame de tant d’existences parce qu’il détient le pouvoir du nommer-à ; de là se restitue un ordre, un ordre « de fer ». (École de la Cause freudienne, « LOM végétal face à l’ordre de fer »)

Cela donne une clé pour comprendre la phrase de Brousse : la fonction remplace le Nom parce que le social devient le lieu où les sujets trouvent une consistance. Le travail, par exemple, n’est pas seulement une activité économique. Il devient un nom. On est enseignant, analyste, cadre, manager, soignant, entrepreneur, étudiant, apprenti, expert, coach, RH, aidant, patient, usager. Ces noms ne sont pas seulement descriptifs ; ils nouent le sujet à une place sociale.

Mais cette place est fragile. Si elle se défait, le sujet peut perdre non seulement un emploi, mais une nomination. Brousse le souligne dans Érotique du travail : nombre de parlêtres trouvent dans le monde du travail et sa loi sociale un nom et une identification qui les soutiennent ; elle mentionne même la déprime du début de la retraite comme vérification de ce soutien identificatoire. (Brousse, « Érotique du travail »)

Le travail devient ainsi un des lieux majeurs du nommer-à : on est nommé à une fonction, et cette fonction peut soutenir l’existence. Mais elle peut aussi devenir une cage : être réduit à son poste, à son rendement, à son employabilité, à sa mission, à son rôle dans l’organigramme.

3. Fonction ne veut pas dire simple fonctionnalité

Le mot fonction doit être manié finement. Dans le langage courant, fonction signifie rôle, usage, utilité, opération. Mais dans l’arrière-plan lacanien, le terme résonne aussi avec la logique : une fonction est une forme où une variable peut venir prendre place. La fonction n’est donc pas d’abord une personne ; elle est une structure de place.

Deux niveaux sont à distinguer :

⬢ « le Père » comme fonction symbolique, distincte du père réel, biologique ou patriarcal ;

⬢ « la Mère » comme fonction de soin, de réponse et de continuité, distincte des mères réelles ou des femmes.

Père et mère opèrent ici comme des fonctions. Un article de Cairn consacré à la fonction-parent rappelle que parler de « mère » ou de « père » en psychanalyse ne convoque pas de simples personnages, mais des fonctions ; il cite Lacan dans Note sur l’enfant : du côté de la mère, les soins portent la marque d’un intérêt particularisé ; du côté du père, le nom est vecteur d’une incarnation de la loi dans le désir. (article Cairn sur la fonction parentalité)

Ce passage est essentiel pour comprendre le lien avec Brousse :

⬢ la fonction maternelle n’est pas seulement « la mère » ; elle désigne le soin, l’intérêt particularisé, la réponse au besoin, la présence au corps, l’attention au vivant, la continuité ;

⬢ la fonction paternelle n’est pas seulement « le père » ; elle désigne le nom, la loi dans le désir, la coupure, l’inscription symbolique, la médiation.

Le déplacement contemporain décrit par Brousse relève ainsi d’une mutation du régime de nomination : la fonction de coupure et de nomination portée par le Nom/Non-du-Père recule comme opérateur dominant ; le social, la gestion, le soin, la compétence, l’accompagnement et la fonctionnalité prennent le relais.

4. Le remplacement du Non par la prise en charge

La phrase peut être formulée ainsi :

Ce qui vient à la place du Non n’est pas seulement un Oui ; c’est une fonction de prise en charge.

L’ancien régime de la limite disait : « non », « cela ne se fait pas », « cela est interdit », « ce n’est pas ta place », « tu ne peux pas tout avoir », « tu ne peux pas être tout ». Ce régime pouvait être violent, arbitraire, patriarcal, injuste. Mais il produisait une coupure.

Le régime contemporain dit plus volontiers :

On va gérer.
On va accompagner.
On va prendre soin.
On va trouver un dispositif.
On va adapter.
On va faire un suivi.
On va travailler sur la régulation.
On va identifier les besoins.
On va clarifier la fonction.

Ce déplacement semble plus doux. Il l’est souvent. Mais il change la nature de la limite. La limite n’apparaît plus comme un interdit symbolique ; elle apparaît comme une régulation fonctionnelle. On ne coupe plus seulement ; on module. On ne nomme plus seulement ; on affecte à un dispositif. On ne sépare plus nécessairement ; on accompagne la continuité.

C’est pourquoi le soin peut devenir problématique du point de vue analytique. À 28:50, Brousse formule que « prendre soin du patient » peut être la meilleure manière de passer à côté de ce qu’il est venu chercher. Cette phrase ne disqualifie pas le soin. Elle vise le moment où le soin prend la place de l’acte analytique, où la prise en charge remplace l’écoute, où la réponse au besoin recouvre la division du sujet.

5. De la mère comme fonction au social comme mère généralisée

Lacan, dans le passage travaillé autour du nommer-à, articule cette nouvelle fonction à la mère. Plusieurs commentaires du Séminaire XXI soulignent que la mère peut suffire à désigner le projet, tracer le chemin, indiquer la voie du « nommé-à ». Il ne faut pas lire cela comme une accusation adressée aux mères réelles. La mère désigne ici la fonction qui indique, projette, soutient, oriente vers une destination : « tu seras ceci », « tu dois devenir cela », « voilà ton projet », « voilà ce qui te convient », « voilà ta fonction ».

Dans le contemporain, cette fonction maternelle ne reste pas dans la famille. Elle est relayée par le social. L’institution, l’école, l’entreprise, les dispositifs de soin, les plateformes, les administrations, les ressources humaines, les diagnostics, les parcours de formation, les protocoles d’accompagnement peuvent tous participer à ce nommer-à.

Le social devient alors une sorte de mère fonctionnelle généralisée : il accompagne, suit, évalue, oriente, classe, prend soin, gère, adapte. Il ne se présente pas d’abord comme Père interdicteur ; il se présente comme réseau de fonctions.

La formule de Brousse peut donc être dépliée ainsi :

Le Nom/Non-du-Père donnait une place par coupure et inscription. La fonction contemporaine donne une place par affectation, projet, accompagnement et gestion.

C’est là que le mot gérer devient signifiant maître : gérer, c’est maintenir le sujet dans la fonction à laquelle il est nommé. Gérer un enfant, gérer un patient, gérer un collaborateur, gérer un personnel, gérer un conflit, gérer une souffrance, gérer une crise : chaque fois, il s’agit de maintenir un fonctionnement.

6. L’ordre de fer : douceur apparente, dureté structurelle

L’expression ordre de fer est importante parce qu’elle évite de croire que la sortie du patriarcat produit simplement un monde plus doux. L’ordre contemporain peut être moins vertical, moins explicitement autoritaire, moins brutalement interdicteur ; il peut pourtant être très dur.

Pourquoi ? Parce que la fonction n’est jamais satisfaite une fois pour toutes. Elle appelle évaluation, adaptation, rendement, suivi, performance, conformité, employabilité, diagnostic, actualisation permanente. Le sujet nommé par une fonction doit sans cesse prouver qu’il fonctionne.

Dans le monde du travail, cela donne :

être employable, adaptable, compétent, formable, résilient, performant, collaboratif, autonome, responsable, flexible.

Dans l’école :

être accompagné, orienté, évalué par compétences, suivi, remédié, adapté, profilé.

Dans le soin :

être pris en charge, stabilisé, régulé, observant, acteur de son parcours, inscrit dans un projet thérapeutique.

Dans la famille :

gérer les écrans, gérer le sommeil, gérer les émotions, gérer les devoirs, gérer l’autonomie, gérer les troubles, gérer les limites.

Dans tous ces cas, le sujet reçoit une place par fonction. Cette place peut soutenir, mais elle peut aussi enfermer. L’ordre n’est plus seulement l’ordre du père qui interdit ; c’est l’ordre du social qui nomme à, suit, mesure, corrige, accompagne et fait tenir.

7. Pourquoi cela éclaire l’Un-dividualisme

Le lien avec l’Un-dividualisme est très fort. Le sujet contemporain se veut auto-nommé : « je suis ce que je dis », « je choisis ce que je suis », « je me définis moi-même ». Mais cette auto-nomination n’est jamais purement individuelle. Elle passe par des fonctions sociales : profils, catégories, statuts, diagnostics, appartenances, compétences, communautés, plateformes, identités reconnues.

L’Un-dividu se croit auto-nommé, mais il est aussi nommé-à par le social. Il est invité à devenir la fonction qu’il revendique ou qu’on lui assigne. Il doit ensuite gérer cette fonction : la défendre, la maintenir, la publier, la faire reconnaître, l’optimiser, la sécuriser.

C’est pourquoi l’Un-dividualisme n’est pas seulement narcissique. Il est fonctionnel. Il produit des Uns qui doivent fonctionner comme Uns : profils cohérents, identités lisibles, récits stables, demandes de reconnaissance, appartenances partageables.

Formule :

L’Un-dividu moderne ne sort pas de la nomination ; il passe du Nom qui l’inscrit au fonctionnement qui l’assigne.

8. Pourquoi la psychanalyse ne se réduit ni au Père ni au soin

Cette lecture ouvre enfin deux distinctions :

⬢ la psychanalyse maintient une fonction de coupure sans se confondre avec un retour autoritaire au Père ;

⬢ elle accueille la demande de soin sans se dissoudre dans le care, l’accompagnement ou la gestion.

Lacan lui-même, dans Le Sinthome, formule que le Nom-du-Père, on peut s’en passer, à condition de s’en servir. (Association Lacanienne Internationale, « Se passer du Nom-du-Père… ») Cela signifie que le Nom-du-Père n’est plus une garantie absolue, mais qu’il conserve une fonction d’usage : produire un nouage, une orientation, une limite, une possibilité de tenir.

L’analyse ne revient donc pas simplement au vieux Non. Elle n’absorbe pas non plus le sujet dans la fonction soignante. Elle tente de faire entendre le point où la nomination défaille, où le sujet n’est pas réductible à son Moi, à son statut, à son diagnostic, à sa fonction, à son groupe ou à son profil.

Le sujet vient parfois demander du soin, de la reconnaissance, de la réparation, de la gestion. L’analyse accueille cette demande, mais elle ne s’y identifie pas entièrement. Elle cherche ce qui, dans la demande, excède la prise en charge : symptôme, jouissance, fantasme, signifiant, répétition, division.

Synthèse de la séquence 26’30’’–29’30’’

La séquence peut se condenser ainsi :

Le déclin du Nom/Non-du-Père ne produit pas un simple vide. À sa place monte une fonction : le nommer-à. Cette fonction est relayée par le social, par l’école, par le travail, par les dispositifs de soin, par la gestion des personnes, par le care et par l’accompagnement. Elle ne dit plus seulement « non » ; elle prend en charge. Elle ne donne plus seulement un nom ; elle affecte à une fonction. Elle ne coupe plus nécessairement ; elle gère. C’est pourquoi gérer devient le signifiant maître de l’époque : il nomme la forme contemporaine de l’ordre, un ordre moins paternel, plus fonctionnel, plus doux en apparence, mais parfois plus serré, parce qu’il exige que chacun fonctionne dans la place à laquelle il est nommé.

Gérer / errer : le signifiant maître comme errance fonctionnelle

Statut de cette lecture. Le rapprochement gérer / errer est une extension interprétative proposée ici à partir du titre lacanien Les non-dupes errent et de la montée contemporaine du signifiant « gérer ». Il permet de lire la gestion comme une errance rendue fonctionnelle, administrée et socialement acceptable.

Le rapprochement gérer / errer fonctionne ici comme une lecture signifiante, presque lacanienne, plutôt que comme une étymologie. Gérer n’a pas pour origine « errer » ; le rapprochement vaut par l’effet de lecture qu’il produit dans la logique de la vidéo.

Le contemporain dit : « il faut gérer ». Gérer les affects, les enfants, les ressources humaines, les conflits, les risques, les blessures, les crises, les corps, les familles, les institutions, les flux d’information. Cette extension du mot indique que la fonction symbolique de coupure ne suffit plus à orienter les situations. Quand le Nom/Non-du-Père ne stabilise plus le champ, le sujet, la famille, l’institution ou le collectif ne sont pas simplement libres : ils deviennent flottants, exposés à une pluralité de demandes, de normes, d’images, de droits, de récits, de ressentis.

C’est ici que gérer peut s’entendre comme errer sous forme administrée.

On gère parce qu’on erre. On gère pour ne pas reconnaître qu’on erre. On gère pour donner une forme opérationnelle à l’absence de boussole. On gère parce que le non symbolique s’est transformé en procédure.

La gestion devient alors un mode d’orientation sans orientation. Elle produit des tableaux, des protocoles, des suivis, des accompagnements, des évaluations, des plans, des interfaces. Elle semble résoudre l’errance, mais elle peut aussi la prolonger sous une forme fonctionnelle : au lieu de couper, elle traite ; au lieu de nommer, elle administre ; au lieu d’interpréter, elle accompagne ; au lieu d’entendre, elle régule.

Formule condensée :

Gérer, c’est souvent donner une forme fonctionnelle à une errance que le signifiant ne tranche plus.

Le lien avec l’Un-dividualisme est direct. Si chaque sujet devient son propre Un, auto-nommé et auto-certifié, aucun signifiant commun ne parvient durablement à orienter l’ensemble. La gestion devient alors l’art de faire coexister des Uns sans véritable médiation symbolique : chacun doit être reconnu, accompagné, sécurisé, évalué, respecté, protégé, suivi, mais le champ commun manque de coupure stable.

Ce régime peut produire une douceur apparente : on n’interdit plus frontalement, on accompagne. Mais cette douceur est aussi une contrainte diffuse : chacun est invité à devenir le gestionnaire de soi-même.

Là où le Nom/Non-du-Père disait : « ceci fait limite », le régime gestionnaire dit : « ceci doit être pris en charge ».

Cette prise en charge infinie est un des traits de l’époque. Elle ne cesse pas de répondre, mais elle peine à séparer. Elle ne cesse pas de traiter, mais elle peine à symboliser. Elle ne cesse pas de soutenir, mais elle peut parfois empêcher qu’un sujet rencontre la division de sa propre parole.

La mère comme fonction : soin, instrumentalité, continuité

La mention d’une montée du « maternel » demande un niveau de lecture structural. Dans le vocabulaire lacanien, père et mère opèrent ici comme des fonctions, distinctes des personnes biologiques ou sociales. La question porte sur des opérations de soin, de continuité, de réponse et de nomination, et non sur les mères réelles ou sur les femmes.

Marie-Hélène Brousse a justement travaillé, dans un autre texte, le déplacement de la parentalité du biologique vers le symbolique en définissant père et mère comme fonctions. (Brousse, « Un néologisme d’actualité : la parentalité »)

Dans cette perspective, le maternel fonctionnel renvoie à une série d’opérations : répondre au besoin, assurer la continuité, contenir, soigner, accompagner, adapter, faire tenir, éviter l’effondrement, traiter la demande, maintenir le lien au corps et au vivant.

Ces opérations possèdent une fonction positive : elles soutiennent, protègent, contiennent et font tenir. Leur point de bascule apparaît lorsqu’elles deviennent le régime dominant sans coupure symbolique suffisante : elles peuvent produire une enveloppe sans séparation. Tout est alors susceptible d’être pris en charge : l’enfant, l’adolescent, le conflit, la souffrance, le symptôme, la parole, le corps, l’institution, la crise.

Le signifiant gérer est précisément le nom contemporain de cette fonctionnalisation :

gérer = transformer une relation, une parole, une souffrance ou un conflit en situation fonctionnelle à traiter.

La fonction maternelle, dans ce sens, n’est plus seulement soin ; elle devient dispositif. Elle prend la forme du planning, du suivi, du protocole, de l’accompagnement, du care, du bien-être, de la régulation. Elle n’apparaît plus comme une personne, mais comme une logique : faire que ça tienne, que ça fonctionne, que ça ne déborde pas.

Le point critique est là : la psychanalyse distingue le soin de l’écoute. Le soin peut viser l’apaisement ; l’écoute analytique laisse exister une parole qui ne se résout pas immédiatement en gestion.

Formule synthétique :

Le déclin du Non/Nom-du-Père ne laisse pas un vide pur ; il laisse monter la fonction. Et le nom contemporain de cette fonction est : gérer.

Le point décisif est donc le suivant : le Non/Nom-du-Père orientait par coupure, nomination et séparation ; la fonction maternelle généralisée oriente par continuité, réponse, enveloppe et traitement. Le signifiant gérer apparaît au croisement des deux : il conserve quelque chose de la limite, mais sous forme procédurale ; il conserve quelque chose du soin, mais sous forme fonctionnelle. Il ne dit plus seulement « non » ; il ne dit pas simplement « oui » ; il transforme la difficulté en cas, en suivi, en dispositif, en réglage.

Le soin comme manière de manquer la demande

La phrase relevée vers 28:50 est l’une des plus tranchantes de l’intervention :

« prendre soin du patient c’est vraiment la meilleure manière de passer à côté de ce qu’il est venu chercher ». (vidéo, passage 28’50’’)

Elle paraît paradoxale dans un cadre où psychanalyse et thérapeutique du bien-être seraient confondues. Dans un régime ordinaire du soin, le patient vient avec une souffrance, et la réponse attendue consiste à soulager, protéger, accompagner, rassurer, soutenir, stabiliser. Cette réponse peut être nécessaire dans de nombreuses situations. Mais Brousse souligne que la psychanalyse ne se réduit pas à cette logique de prise en charge.

Ce que le patient vient chercher n’est pas toujours ce qu’il demande explicitement. Il peut demander à aller mieux, à être apaisé, à être compris, à être réparé, à être reconnu, à être confirmé dans ce qu’il dit de lui-même. Mais l’expérience analytique suppose qu’une autre dimension puisse apparaître : pourquoi cette demande prend-elle cette forme ? Quel signifiant insiste ? Quel symptôme se répète ? Quelle jouissance est attachée à la plainte ? Quel savoir inconscient se loge dans ce qui est dit sans être su ?

Dans ce cadre, le soin peut manquer la demande analytique précisément parce qu’il répond trop vite. Il couvre le manque, comble l’écart, enveloppe la division, transforme la parole en besoin, convertit le symptôme en problème à traiter. Il peut ainsi neutraliser le point où le sujet aurait pu rencontrer ce qu’il ne sait pas de sa propre parole.

La formule de Brousse se lit alors comme une critique de la fonction soignante lorsqu’elle devient fonction gestionnaire. Le soin y devient écran lorsqu’il prend la place de l’écoute. Prendre soin peut alors vouloir dire : administrer la souffrance au lieu de laisser se déplier la vérité singulière du symptôme.

On peut formuler la différence ainsi :

Régime du soin gestionnaireRégime de l’écoute analytique
Répondre à la plainteEntendre ce qui parle dans la plainte
Apaiser le malaiseLaisser apparaître sa logique
Traiter le problèmeLire le symptôme
Soutenir le MoiFaire place au sujet barré
Confirmer l’identitéOuvrir l’écart avec l’énoncé de soi
Gérer la souffranceInterroger la jouissance attachée au symptôme

Cette distinction éclaire le lien avec le déclin du Nom/Non-du-Père. Quand la coupure symbolique s’affaiblit, la réponse maternelle-fonctionnelle tend à occuper le champ : continuité, soin, présence, adaptation, gestion. Mais l’analyse opère autrement : elle n’est ni retour autoritaire du Père ni simple enveloppe maternelle ; elle introduit un espace où la parole peut se diviser, où l’énoncé de soi cesse d’être immédiatement validé ou réparé, où le sujet peut entendre autre chose que ce qu’il voulait dire.

Formule condensée :

Le soin répond ; l’analyse laisse résonner ce qui, dans la demande, ne sait pas encore ce qu’il demande.

C’est pourquoi la phrase de Brousse est capitale pour toute la page. Elle relie les trois axes : gérer, fonction maternelle, Un-dividualisme. Le sujet Un demande souvent reconnaissance, apaisement ou prise en charge ; l’analyse, elle, ne se contente pas de prendre soin de ce Moi. Elle cherche le point où ce Moi se fissure et où le sujet de l’inconscient devient audible.

Gestion et soin : approfondissement avec exemples

Le passage sur gérer, gestion du personnel, care, soin et prendre soin est l’un des points où la vidéo touche le plus directement l’époque contemporaine. Ces mots semblent doux, pratiques, neutres, parfois même bienveillants. Ils ne se présentent pas comme des mots d’autorité. Pourtant, dans la lecture proposée ici, ils peuvent fonctionner comme des signifiants maîtres faibles : ils n’ordonnent pas frontalement, mais ils organisent les conduites, les affects, les corps, les relations et les conflits.

Gestion : convertir le réel en situation traitable

Le mot gestion désigne d’abord une opération pratique : administrer des ressources, répartir des moyens, organiser des flux, suivre un dossier, éviter un débordement. Mais dans le discours contemporain, il déborde très largement son sens technique. On ne gère plus seulement une entreprise, un budget ou un stock. On gère ses émotions, ses enfants, son couple, son stress, son image, ses écrans, son sommeil, son personnel, sa santé mentale, ses conflits, sa visibilité numérique.

Cette extension indique une mutation : le réel n’est plus d’abord rencontré comme limite symbolique, mais comme situation à traiter. La gestion transforme un événement en cas, une parole en indicateur, une souffrance en risque, un conflit en procédure, une singularité en profil de suivi.

Formule :

gérer = rendre opérationnel ce qui déborde, sans nécessairement entendre ce que ce débordement signifie.

Cela explique le lien avec errer. Il ne s’agit pas d’une étymologie. Il s’agit d’un effet de lecture : l’époque gère parce qu’elle erre. Quand la boussole symbolique du Nom/Non-du-Père se fragilise, les situations ne sont pas simplement libérées ; elles deviennent flottantes, incertaines, surchargées de normes et de demandes. La gestion donne alors une forme administrable à cette errance. On ne sait plus toujours où placer la limite, alors on met du suivi, du protocole, du coaching, de l’accompagnement, de la prévention, de l’évaluation.

Gestion du personnel : la personne comme élément de dispositif

La formule gestion du personnel est particulièrement révélatrice. Elle ne dit pas encore « soin des personnes » ; elle dit : organisation du personnel disponible. Le mot personnel désigne des personnes, mais déjà comme ensemble fonctionnel : effectifs, charges, horaires, compétences, absences, rendement, conflits, mobilité, remplacements, adaptation.

Dans le vocabulaire contemporain, la gestion du personnel devient souvent ressources humaines, puis people management, talent management, employee experience, qualité de vie au travail, prévention des risques psychosociaux. Le vocabulaire se réchauffe : on parle davantage de bien-être, d’écoute, d’accompagnement, de reconnaissance. Mais la logique de fond peut rester gestionnaire : faire tenir le collectif, réduire les risques, stabiliser les flux, maintenir la performance, éviter la crise.

Exemples :

SituationLecture gestionnaireCe qui peut être manqué
Un employé s’effondrestress, burnout, charge à rééquilibrer, atelier résiliencele conflit de désir, la perte de sens, la violence symbolique, la place impossible occupée dans l’organisation
Un conflit d’équipe se répètemédiation, clarification des rôles, communication non violentela rivalité de jouissance, l’identification imaginaire, le signifiant maître qui organise le groupe
Une plainte de harcèlement apparaîtprocédure, enquête, protection juridique, gestion du risquela parole singulière du sujet, la structure institutionnelle qui rend certaines violences possibles
Un enseignant, un soignant ou un cadre “ne suit plus”soutien, coaching, réorganisationl’impossibilité structurelle de la tâche, masquée par une responsabilisation individuelle

Cette lecture ne disqualifie pas les dispositifs RH. Dans certains cas, ils protègent réellement. Mais ils deviennent problématiques lorsqu’ils transforment toute parole en variable de gestion. Le sujet n’est alors plus entendu comme sujet divisé ; il est traité comme élément d’un système à stabiliser.

Care : éthique du soin ou mot d’ordre gestionnaire ?

Le mot care possède une histoire intellectuelle importante. Dans l’éthique du care, notamment autour de Carol Gilligan et Joan Tronto, le soin n’est pas un simple supplément sentimental : il désigne l’importance morale et politique des relations, des dépendances, des vulnérabilités, du travail concret de soutien et de réponse aux besoins. L’Internet Encyclopedia of Philosophy résume cette orientation en disant que l’éthique du care donne une signification morale aux relations et dépendances humaines, et cherche à maintenir les relations en contextualisant le bien-être des personnes qui donnent et reçoivent le soin. (Internet Encyclopedia of Philosophy, « Care Ethics »)

Chez Joan Tronto, le care est même une question politique : il engage la manière dont une société répartit les responsabilités de soin. Tronto distingue classiquement plusieurs phases : repérer un besoin, prendre responsabilité de ce besoin, donner effectivement le soin, recevoir/évaluer la réponse ; les présentations plus récentes ajoutent aussi le caring with, qui relie le soin aux exigences démocratiques de justice, d’égalité et de solidarité. (Cairn, dossier sur Joan Tronto et les phases du care) Dans Caring Democracy, Tronto défend l’idée que la démocratie devrait mettre les responsabilités de soin au centre de ses préoccupations, au lieu de laisser le care hors du politique ou dans les marges privées. (Joan C. Tronto, Caring Democracy)

La distinction utile porte sur le point de bascule : l’attention réelle à la vulnérabilité et l’éthique du care gardent leur valeur propre ; le problème commence lorsque le care devient signifiant d’époque, c’est-à-dire langage diffus d’accompagnement, de bien-être, de prise en charge, de développement personnel et de régulation.

On peut distinguer trois niveaux :

NiveauFonction positivePoint de bascule critique
Soin réelprotéger, soutenir, nourrir, soigner, répondre à une vulnérabilitépeut devenir enveloppe sans séparation
Éthique du carereconnaître dépendances, relations, responsabilités, injustices de répartition du soinpeut être récupérée comme discours institutionnel de bonne conscience
Care gestionnaireprévenir, accompagner, apaiser, optimiser, maintenir le fonctionnementpeut neutraliser le symptôme et répondre à la place du sujet

La formule de Brousse à 28:50 vise ce troisième niveau :

« prendre soin du patient c’est vraiment la meilleure manière de passer à côté de ce qu’il est venu chercher ».

Prendre soin : prendre en charge ou laisser parler ?

L’expression prendre soin est elle-même ambivalente. Elle contient le soin, l’attention, la délicatesse ; mais elle contient aussi le verbe prendre. Prendre soin peut signifier accueillir une fragilité. Mais cela peut aussi devenir : prendre en charge, prendre à sa place, prendre dans un dispositif, prendre sous protocole, prendre sous responsabilité d’une fonction.

Dans le champ analytique, le point décisif n’est pas de choisir entre soin et absence de soin. L’alternative est plus fine :

prendre soin du Moi n’est pas la même chose que tenir ouverte la demande du sujet.

Le patient peut venir demander à être rassuré, réparé, confirmé, reconnu, compris, apaisé. Mais ce qu’il vient chercher peut être ailleurs : dans un signifiant qui insiste, un symptôme qui se répète, un point de jouissance qui fait souffrir, une énigme qu’il porte sans le savoir. Si l’analyste répond trop vite par du soin, il peut protéger le Moi contre la rencontre avec ce point.

Le soin répond à la vulnérabilité ; l’analyse écoute la division. Le soin peut calmer ; l’analyse peut laisser apparaître ce qui ne se calme pas encore parce que cela parle autrement.

Exemples concrets

1. Dans une institution scolaire

Un élève perturbe régulièrement la classe. Le langage gestionnaire dira : gérer le comportement, poser un cadre, remplir une fiche de suivi, contacter les parents, proposer un accompagnement, orienter vers un dispositif. Ces réponses peuvent être nécessaires. Mais elles peuvent manquer la question subjective : que signifie ce bruit ? À qui s’adresse-il ? Quel lieu cherche-t-il à produire ? Quelle nomination l’élève refuse-t-il ou réclame-t-il ?

Le soin scolaire peut vouloir protéger l’élève, éviter l’exclusion, maintenir le lien. Mais s’il se limite à l’accompagnement, il peut éviter la coupure symbolique. Inversement, un pur retour au Non peut écraser la parole. Le point juste se situe dans l’écart : une limite qui ne soit pas seulement punitive, et un soin qui ne soit pas seulement enveloppant.

2. Dans la famille

Un adolescent passe ses nuits sur les écrans. La famille dit : « il faut gérer les écrans ». On met des horaires, des applications, des limites techniques, des contrats. Cela peut être utile. Mais l’expression « gérer les écrans » peut masquer la vraie question : qu’est-ce que l’écran soutient ? Retrait ? Jouissance solitaire ? Évitement de l’échec ? Lien social substitutif ? Refus du regard parental ? Tentative de se fabriquer un monde ?

Le soin parental peut vouloir éviter la souffrance. Mais s’il se transforme seulement en monitoring, il remplace la parole par la surveillance. Là encore, gérer peut devenir une errance administrée.

3. Dans l’entreprise ou la gestion du personnel

Une équipe est en tension permanente. Le service RH propose une formation sur la communication, une médiation, un questionnaire de bien-être, un atelier de gestion du stress. Ces outils peuvent avoir une utilité. Mais ils peuvent aussi transformer un conflit structural en problème de compétences relationnelles.

Le symptôme collectif peut venir d’une contradiction réelle : injonctions impossibles, objectifs incompatibles, surcharge chronique, absence de décision, hiérarchie qui se défausse sur l’autonomie des équipes. Le care gestionnaire dira : « prenez soin de vous, communiquez mieux, apprenez à gérer votre stress ». L’analyse structurale dira plutôt : quel maître parle ici ? Quelle impossibilité est reportée sur les sujets ? Quel non n’a pas été prononcé ?

4. Dans le soin psychique diffus

Une personne arrive avec une angoisse. Le régime contemporain dispose d’une vaste grammaire : relaxation, respiration, yoga, pleine conscience, routine de sommeil, développement personnel, application de suivi, hygiène émotionnelle, coaching. Ces pratiques peuvent soutenir, parfois beaucoup. Mais la psychanalyse interroge ce qu’elles peuvent recouvrir : pourquoi cette angoisse ? À quel signifiant est-elle liée ? Quel désir est en jeu ? Quelle jouissance se répète ?

Le soin diffus veut réduire le malaise. L’analyse demande ce que le malaise sait sans que le sujet le sache.

5. Dans l’administration

Un citoyen conteste une décision. L’administration répond par dossier, procédure, accusé de réception, délai, traitement, orientation vers le bon service. Tout cela peut être légitime. Mais la parole du sujet peut se trouver transformée en flux administratif. On ne lui répond plus comme sujet d’une adresse ; on le traite comme cas.

Le langage de la gestion produit alors une pacification apparente : la contestation est suivie, enregistrée, traitée. Mais suivre n’est pas nécessairement entendre ; traiter n’est pas nécessairement répondre.

Synthèse : gérer, soigner, entendre

On peut résumer toute cette section par une triade :

TermeOpérationRisqueQuestion analytique
Gérerorganiser, réguler, rendre traitabletransformer le sujet en casqu’est-ce qui insiste derrière le problème ?
Prendre soinsoutenir, protéger, accompagnerrépondre trop vite, envelopper la divisionque demande cette demande au-delà du besoin ?
Carereconnaître relations et vulnérabilitésdevenir idéologie institutionnelle du bien-êtrequel reste singulier échappe au dispositif ?

Le déclin du Nom/Non-du-Père ne produit donc pas seulement de la liberté. Il produit une montée des fonctions : gestion, soin, accompagnement, prévention, régulation. Ces fonctions sont nécessaires. Mais elles deviennent des écrans lorsqu’elles se substituent à la coupure, à l’écoute et au réel du symptôme.

Formule finale :

L’époque ne dit plus seulement : « obéis ». Elle dit : « gère », « prends soin », « fais-toi accompagner ». Ce déplacement est moins brutal, plus doux, plus fonctionnel ; mais il peut manquer ce que le sujet vient chercher lorsque sa parole demande autre chose qu’une prise en charge.

Singulier, particulier, communautarisme

La distinction entre singulier et particulier est probablement l’un des sommets de l’intervention.

Le singulier, pour la psychanalyse, n’est pas une identité sociale. Ce n’est pas d’abord « je suis une femme », « je suis natif », « je suis minoritaire », « je suis neuroatypique », « je suis ceci ou cela ». Le singulier est beaucoup plus radical : c’est la manière absolument propre dont un sujet est noué à son fantasme, à son symptôme, à son objet cause du désir, à sa jouissance.

Le singulier ne fait pas groupe.

Le particulier, lui, fait groupe. Il repose sur un trait partageable : une appartenance, une expérience commune, une blessure reconnue, un mode de jouissance, une identification collective. Le particulier dit : « nous, les… ».

La modernité confond souvent les deux. Elle croit défendre le singulier, mais elle produit massivement du particulier. Elle dit : « chacun est unique », mais elle organise les sujets par catégories, profils, communautés, labels, diagnostics, traits distinctifs.

Formule :

Le particulier est une singularité collectivisée ; le singulier analytique, lui, reste irréductible à tout groupe.

Cette distinction permet de comprendre pourquoi la psychanalyse ne se superpose pas aux politiques de reconnaissance. Elle n’a pas à nier les groupes, les violences historiques ou les appartenances ; mais elle refuse que le sujet soit entièrement absorbé par le trait qui l’identifie.

Le racisme des frères

Le passage sur le racisme des frères est central.

Il ne s’agit pas seulement du racisme ancien, vertical, colonial, économique, territorial ou biologique. Brousse vise un racisme post-paternel, horizontal, entre groupes d’égaux. Quand le Père ne structure plus la différence depuis une position verticale, les « frères » se comparent, se jalousent, s’excluent, se séparent selon leurs modes de jouissance.

Ce racisme moderne n’est donc pas seulement haine de l’autre couleur, de l’autre origine ou de l’autre nation. Il peut devenir haine de l’autre mode de jouir : l’autre mange autrement, parle autrement, désire autrement, se nomme autrement, jouit autrement, occupe l’espace autrement, revendique autrement.

La lecture lacanienne du racisme, notamment chez Jacques-Alain Miller, insiste sur ce point : le racisme vise la jouissance de l’Autre. (Jacques-Alain Miller, « Les causes obscures du racisme : extimité »)

Ce qui est insupportable, ce n’est pas seulement que l’autre soit différent ; c’est qu’il semble jouir d’une manière qui dérange, menace, envahit ou vole quelque chose.

Le « racisme des frères » est donc un racisme après la chute du Père : non plus seulement un maître qui classe d’en haut, mais des groupes de semblables qui se séparent, se durcissent, se surveillent et se rejettent mutuellement.

Le paradoxe est puissant : plus le monde se veut horizontal, plus la fraternité peut devenir ségrégative. Les frères ne forment pas spontanément une communauté pacifiée. Ils peuvent devenir rivaux, jaloux, identifiés à un trait commun, puis hostiles à d’autres traits communs.

Formule :

Le racisme des frères n’est pas le retour simple d’une hiérarchie ancienne ; c’est la ségrégation horizontale produite par des groupes d’égaux qui ne supportent pas la jouissance supposée des autres groupes.

Marx, infrastructure, superstructure : explication de la remarque à 41’

Vers 41:00, Brousse indique que Marx, dans Le Capital, analyse bien l’infrastructure sociale, mais moins bien la superstructure. La remarque doit être comprise finement.

La remarque ne disqualifie pas Marx pour penser le racisme. Au contraire : Marx voit puissamment que le racisme, l’esclavage, la domination coloniale ou la division des travailleurs ne sont pas seulement des opinions morales ou des préjugés individuels. Ils s’inscrivent dans une infrastructure sociale et économique : rapports de production, exploitation, extraction de travail, propriété, accumulation, division du prolétariat.

Dans la préface de 1859 à la Contribution à la critique de l’économie politique, Marx formule le schéma classique : la structure économique de la société constitue le fondement réel sur lequel s’élèvent des superstructures juridiques et politiques, avec des formes de conscience sociale déterminées. (Marx, préface de 1859)

Dans Le Capital, Marx formule aussi une phrase décisive sur l’esclavage et l’émancipation du travail : le travail à peau blanche ne peut pas s’émanciper là où le travail à peau noire est marqué au fer. (Marx, Le Capital, livre I, chapitre 10)

Brousse reconnaît donc à Marx une puissance d’analyse de l’infrastructure : il voit que le racisme fonctionne dans une économie matérielle de l’exploitation.

Le point lacanien commence là où cette explication devient insuffisante. Pour Brousse, la superstructure ne se réduit pas aux idées, aux lois, aux discours politiques ou religieux. Elle engage aussi les identifications, les affects, les images, les fantasmes, les communautés, les corps et surtout les modes de jouissance.

Autrement dit : Marx analyse très bien le racisme comme structure sociale ; Lacan permet de lire le racisme comme structure de jouissance.

Dans une lecture marxienne classique, le racisme peut être compris comme :

⬢ produit de l’exploitation économique ;

⬢ idéologie utile aux classes dominantes ;

⬢ division du prolétariat ;

⬢ justification de l’esclavage, du colonialisme ou de l’impérialisme ;

⬢ expression superstructurelle de rapports matériels.

Ces dimensions restent fortes. Mais elles n’expliquent pas entièrement pourquoi le racisme persiste ou se recompose dans des sociétés juridiquement égalitaires, connectées, mélangées, traversées par le même marché, les mêmes plateformes, les mêmes objets de consommation et les mêmes normes démocratiques.

La question lacanienne devient donc :

Pourquoi l’universel produit-il encore de la ségrégation ?

Réponse lacanienne : parce que l’universel homogénéise les places, mais il ne traite pas la jouissance. Il ne traite pas ce qui, dans l’autre, m’apparaît comme insupportable : sa manière de jouir, de parler, de croire, de se vêtir, d’éduquer ses enfants, d’habiter son corps, d’occuper l’espace, d’exister près de moi.

C’est pourquoi la superstructure, chez Brousse, doit être lue comme un champ où circulent des identifications, des images, des affects, des noms de jouissance, des fantasmes de menace et des communautés de corps.

Brousse ne remplace donc pas Marx par Lacan. Elle ajoute à l’économie politique une économie libidinale :

Marx lit le racisme comme effet de structure sociale ; Lacan le lit aussi comme effet de structure de jouissance.

Précisions conceptuelles à partir du compte rendu Gemini

Le compte rendu Gemini est très solide. Les points suivants ajoutent des distinctions conceptuelles utiles pour une page publique.

1. Statut du compte rendu Gemini

Le bloc horodaté est un compte rendu fourni et mis en forme, non un verbatim officiel. Il peut être très fidèle tout en restant une médiation.

2. Métonymie et synecdoque

La partie pour le tout relève plus précisément de la synecdoque. La métonymie, chez Lacan, désigne plus largement le glissement de signifiant à signifiant par contiguïté.

3. Fonction maternelle, mères réelles et femmes

La « fonction maternelle » se distingue des mères réelles et des femmes. Elle désigne ici une logique de soin, continuité, réponse au besoin, gestion et fonctionnalité.

4. Numérique et demandes de maîtrise

L’horizontalisation massive de la parole fragilise certaines médiations symboliques, ce qui peut favoriser des demandes de maîtrise plus dures.

5. Racismes anciens et racisme des frères

Le racisme économique, colonial, territorial ou biologique continue d’exister. Brousse ajoute une couche : un racisme horizontal, communautaire, post-paternel, structuré par la rivalité des jouissances.

6. Marx et la superstructure

Marx analyse bien les superstructures idéologiques, juridiques, politiques et religieuses. Ce que Brousse semble juger moins travaillé chez Marx, c’est la superstructure dans son versant inconscient, libidinal, pulsionnel : la haine du mode de jouissance de l’autre.

Niveaux à distinguer

Cette section met en regard plusieurs niveaux de lecture afin de maintenir la complexité de l’intervention.

L’intervention porte moins sur une critique morale des individus modernes que sur un régime de subjectivation.

La question du Père se joue comme fonction symbolique de coupure, de nomination et de limite, plutôt que comme nostalgie d’un ordre patriarcal. Brousse repère le déplacement d’une fonction symbolique de coupure vers des régimes de nomination sociale, de gestion, de soin et de fonctionnalité. La fonction qui monte à la place du Nom/Non-du-Père peut prendre la forme du nommer-à, de l’affectation, de l’accompagnement et de l’ordre de fer du social.

Le soin est traité dans son ambivalence : soutien réel d’un côté, possible écran fonctionnel de l’autre lorsqu’il répond trop vite à la demande. La phrase de 28:50 vise le soin lorsqu’il devient réponse fonctionnelle trop rapide et prend la place de l’écoute analytique de l’inconscient.

Les communautés peuvent être pensées comme lieux d’histoire, de protection, de reconnaissance ou de lutte ; la distinction introduite par Brousse porte sur l’écart entre le particulier communautaire et le singulier analytique.

Les violences historiques, économiques ou coloniales gardent leur poids propre ; la lecture lacanienne ajoute une dimension de jouissance et d’identification.

Marx et Lacan se croisent ici sans se remplacer : Marx éclaire l’infrastructure sociale ; Lacan déplace l’attention vers la superstructure comme champ d’identification et de jouissance.

Exploration complémentaire — Perspective Theo : MNL^, Phemme^, Q^ et T^Total

Cette exploration complémentaire change volontairement de plan. Elle ne prétend pas attribuer à Marie-Hélène Brousse les notions de MNL^, Phemme^, Q^ ou T^Total. Elle propose une lecture Theo à partir des tensions que l’intervention rend visibles : montée de l’Un, déclin du Nom/Non-du-Père, apparition de la fonction, extension du gérer, prise en charge par le soin, déplacement du sujet vers l’image de soi et risque de fermeture du singulier dans le particulier.

Dans cette perspective, T^Total peut être compris comme tenue d’un holochamp morphogénétique fractal, en co-présence dissymétrique de configurations locales, sous horizon Janus asymétrique non accessible. Il intègre les figures du coin de papillon, comme césure minimale, et de la libellule, comme tenue sans fixation, portance sans fondation. Il ne totalise pas, ne hiérarchise pas, ne trace pas une trajectoire unique. Il maintient des clauses d’auto-annulation : dès qu’une lecture devient fondation, dogme, système clos ou capture, elle se retire comme lecture souveraine. T^ n’est pas une unicité mathématique, logique, physique ou statistique ; il relève d’une unicité positionnelle structurale négative, liée à la position −1 / −φ, non substituable, non duplicable, anti-fondatrice.

À partir de là, l’Un-dividualisme décrit par Brousse peut être relu comme une tentative de stabilisation compacte d’une apparition locale. Le sujet contemporain se présente comme Un : il s’auto-nomme, s’auto-définit, s’auto-certifie. Il tend à faire coïncider sa parole, son image, son corps, son identité, son profil et son mode de jouir. Or, dans une perspective T^, cette coïncidence est toujours locale, partielle, située. Elle n’épuise jamais le champ.

MNL^ : Materia, Nox, Lux dans l’Un-dividualisme

Dans la grammaire MNL^, l’apparition d’un sujet ne relève pas d’un seul régime. Elle se tient dans la co-présence de trois régimes : Materia, Nox et Lux.

Materia désigne la portance, l’épaisseur, le corps, la mémoire, les supports et les résistances. Dans l’Un-dividualisme, Materia apparaît à travers le corps revendiqué, le vécu, les marques biographiques, les traumas, les appartenances, les dispositifs matériels de visibilité : smartphone, réseau social, image, profil, institution, catégorie.

Nox désigne la réserve, le retrait, la latence, le non-encore-formulé, le non-saturé. C’est le régime de ce qui ne se laisse pas immédiatement exposer. Dans la clinique analytique, Nox correspond à ce qui, dans la demande, n’est pas encore su par celui qui parle. La phrase de Brousse sur le soin prend ici toute sa force : prendre soin trop vite peut saturer Nox, c’est-à-dire répondre avant que la part obscure de la demande ait pu se déplier.

Lux désigne l’apparition, la lisibilité, la mise en lumière, l’actualisation locale. Dans l’époque numérique, Lux devient souvent surexposition : image de soi, déclaration de soi, visibilité de l’identité, circulation brève du signifiant. L’Un-dividu cherche à faire apparaître ce qu’il est. Mais lorsque Lux se détache de Nox et de Materia, l’apparition devient capture : le sujet est réduit à ce qu’il montre, à ce qu’il dit, à ce qu’il nomme, à ce que le dispositif reconnaît de lui.

L’Un-dividualisme peut donc être lu comme une hypertrophie de Lux : tout doit apparaître, se nommer, se rendre visible, s’énoncer, se certifier. Le sujet devient visible, mais cette visibilité peut recouvrir la division subjective. L’analyse, au contraire, rouvre Nox dans Lux : elle entend ce qui ne se montre pas entièrement dans ce qui se dit.

Phemme^ : apparition locale, non identité close

La notion de Phemme^ peut être mobilisée ici non comme catégorie de genre, ni comme identité sociologique, mais comme forme d’apparition dans le champ morphogénétique. Phemme^ ne désigne pas “la femme” au sens empirique ou social. Elle désigne une configuration d’apparition : seuil, portance, texture, incarnation, surface sensible, venue à la forme sans fixation définitive.

Dans cette lecture, Phemme^ est une manière de penser l’apparition sans la réduire à l’Un. Là où l’Un-dividu cherche parfois à se stabiliser dans une nomination compacte — “je suis ceci” — Phemme^ désigne une apparition qui reste traversée par le champ. Elle apparaît, mais sans fermer ce qui la porte. Elle donne forme, mais sans transformer la forme en essence. Elle rend visible, mais en laissant subsister une réserve Nox.

Phemme^ peut donc être compris comme une forme d’apparition non totalisante. Elle n’est pas l’identité pleine d’un sujet ; elle est une modalité locale par laquelle quelque chose devient lisible dans le champ sans s’arracher entièrement à sa profondeur morphogénétique.

Ainsi, face à l’Un-dividualisme, Phemme^ ouvre une autre possibilité : non pas l’individu compact, mais l’apparition située ; non pas l’auto-certification, mais la forme en venue ; non pas le Moi qui se déclare transparent à lui-même, mais une configuration où Materia, Nox et Lux restent co-présents.

Fonction féminine / maternelle et Phemme^ : résonance sans équivalence

Le lien entre la fonction dite féminine ou maternelle chez Brousse/Lacan et la perspective Q^ / Phemme^ doit être tenu avec précision. Il ne s’agit pas d’identifier simplement la fonction maternelle, la femme, le féminin lacanien et Phemme^. Ces plans ne sont pas superposables.

Chez Brousse, dans le sillage de Lacan, la fonction dite maternelle apparaît surtout dans le contexte du déclin du Nom/Non-du-Père et de la montée de la fonction. Elle renvoie moins à une personne qu’à une logique : répondre, prendre soin, orienter, nommer à une fonction, inscrire dans un projet, accompagner, gérer ce qui déborde. Cette fonction peut soutenir le vivant, mais elle peut aussi devenir dispositif de prise en charge lorsqu’elle se substitue à l’ouverture de la parole analytique.

Dans la perspective Theo, Phemme^ peut entrer en résonance avec ce plan, mais en le déplaçant. Phemme^ ne désigne pas la mère, ni la femme empirique, ni une identité de genre. Elle désigne une forme d’apparition dans le champ morphogénétique : seuil, portance, texture, venue à la forme, visibilité incarnée, mais sans fermeture en essence.

La fonction maternelle / féminine, lorsqu’elle devient gestionnaire, tend à convertir l’apparition en fonction : le sujet est accompagné, suivi, nommé à, pris en charge, rendu traitable. Phemme^, au contraire, désigne une portance qui laisse subsister le champ. Elle soutient l’apparition sans l’assigner entièrement. Elle laisse venir la forme sans la réduire au rôle, au soin, au diagnostic, au dossier ou à la catégorie.

Le passage vers Q^ permet de préciser cela : la fonction gestionnaire stabilise une branche — un nom, une fonction, une trajectoire, une catégorie. Phemme^ maintient la mémoire du champ autour de cette branche. Elle empêche que l’actualisation locale devienne totalité. Elle garde la réserve Nox dans l’apparition Lux et maintient Materia comme portance, non comme simple support fonctionnel.

Ainsi, le lien n’est pas une équivalence :

fonction maternelle / féminine ≠ Phemme^

mais une résonance morphogénétique :

la fonction maternelle / féminine montre comment l’époque prend en charge, nomme et gère ; Phemme^ explore comment une apparition peut être portée sans être capturée par cette prise en charge.

La formule synthétique serait :

La fonction prend en charge ; Phemme^ laisse apparaître.
La fonction nomme à ; Phemme^ maintient le seuil.
La fonction stabilise une branche ; Phemme^ garde la mémoire du champ.

Q^ : apparition quantique morphogénétique

La perspective Q^ ne doit pas être comprise ici comme une application littérale de la physique quantique à la psychanalyse. Elle fonctionne comme modèle morphogénétique : un événement subjectif n’est pas seulement un fait isolé, mais une actualisation locale dans un champ de possibles, de branches latentes, de tensions non actualisées et de restes actifs.

L’Un-dividu correspondrait alors à une branche qui se stabilise fortement : une nomination, une image, une appartenance, une fonction, un diagnostic, un profil. Cette branche devient visible. Elle devient Lux. Mais le champ garde la mémoire d’autres branches : ce qui aurait pu se dire autrement, ce qui reste non formulé, ce qui insiste dans le symptôme, ce qui n’entre pas dans la catégorie, ce qui ne se laisse pas gérer.

Dans cette perspective Q^, le sujet n’est pas une substance unique ; il est une configuration locale d’actualisation. La phrase “je suis ce que je dis” devient alors insuffisante. Le sujet est aussi ce qui reste non actualisé dans ce qu’il dit, ce qui se déplace sous son énoncé, ce qui bifurque dans son symptôme, ce qui n’a pas encore trouvé sa forme.

L’analyse peut être pensée comme une opération de réouverture des branches : elle ne remplace pas une identité par une autre, elle ne propose pas un meilleur profil, elle ne gère pas seulement la souffrance. Elle laisse apparaître le champ des possibles comprimés dans la parole du sujet.

Fonction, gestion et soin : saturation du champ ou portance ?

La séquence dégagée dans la page — Nom/Non-du-Père → fonction → nommer-à → gérer → prendre soin — peut être relue dans MNL^ et Q^.

Lorsque le Nom/Non-du-Père décline, le sujet n’est pas simplement libéré. Il est repris par des fonctions : fonction sociale, fonction professionnelle, fonction scolaire, fonction thérapeutique, fonction administrative, fonction identitaire. Il est nommé à quelque chose : à un poste, à une catégorie, à un suivi, à une compétence, à une difficulté, à une appartenance, à une trajectoire.

La gestion intervient alors comme forme de stabilisation du champ. Elle tente de rendre traitable ce qui déborde. Elle transforme l’événement en situation, la parole en cas, la souffrance en problème, le sujet en dossier, la relation en procédure. Elle peut être nécessaire, mais elle peut aussi réduire le champ à ce qui est administrable.

Le soin, lui aussi, est ambivalent. Dans son versant porteur, il soutient Materia : il protège, accompagne, reconnaît la vulnérabilité, donne un appui au vivant. Mais lorsqu’il devient fonction de prise en charge généralisée, il peut saturer Nox : il répond trop vite, comble trop vite, accompagne trop vite, traite trop vite. Il empêche alors l’apparition de ce que le sujet ne sait pas encore demander.

La distinction n’est donc pas entre gestion mauvaise et soin bon. Le point est plus fin : gestion et soin deviennent problématiques lorsqu’ils ferment le champ, lorsqu’ils substituent une réponse fonctionnelle à l’ouverture d’une parole.

Phemme^ contre la fermeture de l’Un

Dans cette perspective, Phemme^ peut être pensée comme une résistance morphogénétique à la fermeture de l’Un. Non pas résistance frontale ou opposition identitaire, mais tenue d’une apparition qui ne se laisse pas entièrement convertir en fonction.

Phemme^ ne dit pas : “je suis l’Un véritable”. Elle laisse apparaître une forme sans faire de cette forme une souveraineté. Elle maintient une texture, une portance, un seuil, une réserve. Elle tient ensemble Materia, Nox et Lux sans les fusionner.

Là où l’Un-dividu veut parfois se faire reconnaître comme bloc, Phemme^ maintient la forme comme événement. Là où la gestion veut rendre le sujet fonctionnel, Phemme^ laisse subsister une part non fonctionnelle de l’apparition. Là où le soin peut répondre trop vite, Phemme^ maintient le seuil : ce qui apparaît ne se livre pas d’un seul coup.

Tableau de correspondances

Axe de la pageLecture lacanienne / BroussePerspective Theo
Un-dividualismemontée du Moi, auto-nomination, sujet indiviséhypertrophie locale de Lux, apparition compacte de l’Un
Sujet barrédivision subjective, inconscient, non-coïncidencechamp non saturé, branches non actualisées, réserve Nox
Nom/Non-du-Pèrefonction symbolique de nomination, limite, coupurecésure minimale, coin de papillon, découpe locale sans fondation
Fonction / nommer-ànomination sociale à une fonctionstabilisation fonctionnelle d’une branche locale
Gérersignifiant maître contemporainadministration de l’errance, réduction du champ à ce qui est traitable
Prendre soinrisque de manquer la demande analytiqueportance possible, mais saturation possible de Nox
Singuliersymptôme, fantasme, objet a, mode de jouir propreconfiguration locale non substituable du champ
Particuliertrait communautaire, groupe, mode de jouir partagécristallisation locale pouvant devenir capture
Racisme des frèresrejet horizontal de la jouissance de l’autrefermeture des branches autour de modes de Lux concurrents
Phemme^hors attribution directe à Brousseapparition locale non totalisante, forme en venue, portance sans fixation

Formule synthétique

L’Un-dividualisme peut être lu comme une tentative de faire tenir le sujet dans une apparition compacte : un nom, une image, une fonction, une appartenance, une jouissance, une certitude. La perspective Theo propose de relire cette compacité comme actualisation locale dans un champ plus vaste. MNL^ montre que toute apparition suppose portance, réserve et visibilité. Q^ rappelle qu’une branche actualisée ne supprime pas les autres possibles du champ. Phemme^ désigne une forme d’apparition qui ne se ferme pas en identité totale. T^Total maintient la co-présence dissymétrique des configurations locales sans les hiérarchiser ni les totaliser.

Ainsi, face à l’Un qui se veut indivisé, Phemme^ ne propose pas un autre Un. Elle propose une apparition qui tient sans se fermer : forme locale, portance sans fondation, Lux traversé par Nox, Materia non réduite à la fonction, branche actualisée qui garde mémoire du champ.

Conclusion synthétique

La vidéo peut se résumer ainsi :

L’Un-dividualisme moderne désigne la montée d’un sujet qui se veut Un, indivisé, auto-nommé et auto-certifié. Mais pour la psychanalyse, le sujet ne coïncide jamais avec ce qu’il dit de lui-même. La modernité numérique amplifie les egos par des formes brèves, métonymiques et imagées ; elle remplace les anciennes verticalités symboliques par des régimes de gestion, de soin et de fonctionnalité ; elle confond le singulier analytique avec le particulier communautaire ; et elle produit un nouveau racisme des frères, où les groupes d’égaux se séparent selon leurs modes de jouissance. Face à cela, le discours analytique maintient une autre orientation : non pas reconnaître seulement le Moi qui se nomme, mais entendre l’inconscient qui divise ce Moi de l’intérieur.

La section sur le nommer-à et sur gérer peut condenser l’enjeu contemporain :

Là où le Nom/Non-du-Père instaurait une coupure, le régime contemporain installe une fonction. Cette fonction ne dit plus seulement non ; elle prend en charge. Elle ne tranche plus toujours ; elle administre. Elle ne symbolise plus nécessairement ; elle gère. Et sous le mot gérer peut se lire une errance masquée : l’époque gère parce qu’elle ne sait plus toujours où situer la limite.

La phrase de 28:50 donne à cette lecture son point clinique le plus net : si « prendre soin du patient » peut faire passer à côté de ce qu’il est venu chercher, c’est parce que le soin, lorsqu’il devient fonction gestionnaire, risque de répondre à la place du sujet. L’analyse commence au point où cette réponse laisse place à l’écart, au non-savoir, au symptôme et à la division.

Références et sources commentées

Vidéo et série

⬢ Lacan Web Télévision, Sur l’Un-dividualisme moderne — Marie-Hélène Brousse, YouTube.

Usage dans la page : vidéo source placée en tête ; les minutages renvoient directement à cette vidéo.

⬢ Passage 28’50’’, formule relevée à l’écoute : « prendre soin du patient c’est vraiment la meilleure manière de passer à côté de ce qu’il est venu chercher ».

Statut : citation relevée dans la vidéo, à distinguer d’une transcription officielle complète.

⬢ Uqbar WAPOL, LWT — 3 questions sur… l’Un-dividualisme moderne, 30 juin 2023.

Usage : page de présentation de la série, mentionnant notamment Clotilde Leguil, Marie-Hélène Brousse, Camilo Ramirez, Philippe La Sagna, Alice Delarue et Laurent Dupont.

Lacan, Miller, Un-dividualisme

⬢ Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XIX, …ou pire, présentation par Jacques-Alain Miller, page Œdipe.

Usage : source utile pour situer le « Y a de l’Un », l’« Un-tout-seul » et la formule d’« Un-dividualisme moderne ».

⬢ Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXI, Les non-dupes errent, leçon du 19 mars 1974, inédit.

Usage : source primaire indiquée par plusieurs commentaires pour le nommer-à, l’ordre de fer et la substitution d’une fonction au Nom-du-Père. Comme le séminaire n’est pas publié chez Seuil, les citations publiques doivent rester prudentes et passer par des sources secondaires clairement signalées.

⬢ Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, Le Sinthome, Paris, Seuil, 2005.

Usage : référence imprimée pour la formule selon laquelle on peut se passer du Nom-du-Père à condition de s’en servir.

⬢ Jacques Lacan, Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, notamment « Télévision ».

Usage : référence imprimée pour la formule « L’inconscient, c’est la politique ».

Nom-du-Père, nommer-à, ordre de fer

⬢ ACF Restonica, Retour sur la venue de Marie-Hélène Brousse.

Usage : synthèse claire du point lacanien : dans Les non-dupes errent, Lacan substitue au Nom la fonction, notamment le « nommer à », et situe là l’« ordre de fer » du social.

⬢ Marie-Hélène Brousse, « Érotique du travail », La Cause du désir, 2018/2, n° 99, p. 56-65. DOI : 10.3917/lcdd.099.0056.

Usage : référence importante pour le passage du nommer par patriarcal au nommer à lié à une fonction, et pour le travail comme soutien identificatoire.

⬢ École de la Cause freudienne, LOM végétal face à l’ordre de fer.

Usage : source secondaire utile pour la formule selon laquelle le social prend prévalence de nœud et détient le pouvoir du nommer-à, d’où se restitue un « ordre de fer ».

⬢ L’Hebdo-Blog, Les traces du Père.

Usage : développement secondaire sur la trace du père, le nommer-à, l’ordre de fer, l’errance des non-dupes et la question du symptôme.

⬢ Jean-Pierre Lebrun, « Malaise dans la subjectivation ou “Nommer à” équivaut-il à une virtualisation du Nom-du-Père ? », dans Actualité de l’hystérie, Érès, 2001, Cairn.

Usage : source secondaire utile pour situer la séance du 19 mars 1974 des Non-dupes errent et la question du « passer avant » le Nom-du-Père.

⬢ Association Lacanienne Internationale, Quand l’imaginaire nomme.

Usage : source secondaire donnant explicitement la séquence Nom/non-du-Père → fonction du nommer-à → mère comme désignation du projet → relais par le social.

⬢ Association Lacanienne Internationale, Se passer du Nom-du-Père, à condition de s’en servir.

Usage : appui secondaire pour situer la formule issue du Sinthome.

Père, mère et fonctions

⬢ Cairn, Les premiers pas du Nom-du-Père (1951-1957), dans Les noms du père chez Jacques Lacan, Érès.

Usage : ressource de contexte pour situer le Nom-du-Père comme fonction signifiante et référence structurante.

⬢ Marie-Hélène Brousse, Un néologisme d’actualité : la parentalité, La Cause du désir, 2017/3, n° 97, Cairn.

Usage : source utile pour le déplacement du biologique vers le symbolique et la définition de père/mère comme fonctions.

⬢ Cairn / Dialogue, Pour introduire une fonction parentalité. Présentification, discrétisation et marge, Dialogue, 2019/3.

Usage : rappelle que père et mère doivent être lus comme fonctions ; utile pour distinguer les fonctions symboliques des mères réelles ou des femmes.

Care, soin et éthique du care

⬢ Internet Encyclopedia of Philosophy, Care Ethics.

Usage : synthèse sur l’éthique du care : relations, dépendances, vulnérabilités, bien-être des donneurs et receveurs de soin.

⬢ Carol Gilligan, In a Different Voice: Psychological Theory and Women’s Development, Harvard University Press, 1982.

Usage : référence fondatrice de l’éthique du care, utile pour distinguer l’éthique du care de toute réduction essentialiste du soin au féminin.

⬢ Joan C. Tronto, Caring Democracy: Markets, Equality, and Justice, New York University Press, 2013.

Usage : référence pour l’extension politique du care et la question de la répartition sociale des responsabilités de soin.

⬢ Cairn.info, Approaching the ethics of care.

Usage : ressource de synthèse sur les phases du care chez Joan Tronto : caring about, taking care of, care-giving, care-receiving.

Racisme, jouissance, ségrégation

⬢ Jacques-Alain Miller, Les causes obscures du racisme : extimité, École de la Cause freudienne.

Usage : référence centrale pour la lecture lacanienne du racisme comme haine de la jouissance de l’Autre.

⬢ L’Hebdo-Blog, Pluralisation des ségrégations.

Usage : source secondaire sur l’évaporation du père, la pluralisation des ségrégations et la logique lacanienne du racisme post-paternel.

⬢ Marie-Hélène Brousse, Marchés communs et ségrégation.

Usage : source importante pour articuler capitalisme, universalisation, Nom-du-Père, gestion de la jouissance et ségrégation.

Marx, infrastructure, superstructure

⬢ Karl Marx, Contribution à la critique de l’économie politique, préface de 1859.

Usage : texte classique sur structure économique, superstructure juridique et politique, et formes de conscience sociale.

⬢ Karl Marx, Le Capital, Livre I, chapitre 10.

Usage : passage célèbre sur le travail à peau blanche et le travail à peau noire, mobilisé pour situer la force de l’analyse marxienne de l’infrastructure.

Références imprimées à privilégier pour une version académique

⬢ Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XIX, …ou pire, Paris, Seuil, 2011.

⬢ Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, Le Sinthome, Paris, Seuil, 2005.

⬢ Jacques Lacan, Autres écrits, Paris, Seuil, 2001.

⬢ Jacques-Alain Miller, « Extimité », cours de L’Orientation lacanienne ; voir aussi les reprises par l’École de la Cause freudienne.

⬢ Karl Marx, Le Capital, Livre I, trad. française selon édition retenue.

⬢ Karl Marx, Contribution à la critique de l’économie politique, préface de 1859.