Philosophie politique · 2026-07-04

Hannah Arendt — l’argument du moindre mal

Citation d’Arendt, lectures possibles et maxime voisine Burke / Mill / Aked / Hyslop

Fiche de travail centrée sur la citation d’Arendt à propos du moindre mal, ses lectures possibles et la maxime voisine souvent attribuée à Burke, avec attribution prudente Burke / Mill / Aked / Hyslop.

Infographie sombre et dorée : Hannah Arendt, argument du moindre mal, citations, lectures et sources.
Sommaire38 repères
Fiche de travail centrée sur la citation d’Arendt, ses lectures possibles, puis sur une maxime voisine relative à l’inaction des “hommes de bien”.
Le point de départ reste la formule d’Arendt elle-même ; la maxime Burke / Mill / Aked n’est pas fusionnée avec elle, mais articulée comme contre-scène de responsabilité politique.

1. Citation complète

« Politiquement, la faiblesse de l’argument du moindre mal a toujours été que ceux qui choisissent le moindre mal oublient très vite qu’ils ont choisi le mal. »

2. Original anglais

“Politically, the weakness of the argument has always been that those who choose the lesser evil forget very quickly that they chose evil.”

3. Référence précise

Hannah Arendt, “Personal Responsibility Under Dictatorship”, 1964.

Première publication : The Listener, 6 août 1964.

Reprise anglaise :

Hannah Arendt, Responsibility and Judgment, edited by Jerome Kohn, New York, Schocken Books, 2003.

Traduction française :

Hannah Arendt, « Responsabilité personnelle et régime dictatorial », dans Responsabilité et jugement, édition établie par Jerome Kohn, traduction de Jean‑Luc Fidel, Paris, Payot, 2005.

4. Situation immédiate du passage

Arendt examine la responsabilité personnelle sous un régime dictatorial. Elle vise un argument récurrent après la chute du IIIe Reich : certains affirmaient être restés en poste, avoir participé partiellement ou avoir continué à fonctionner dans les institutions afin d’éviter pire.

Le schéma justificatif est le suivant : face à deux maux, il faudrait choisir le moindre ; se retirer, refuser ou ne pas choisir serait présenté comme irresponsable. Arendt ne se contente pas de répondre moralement à cet argument. Elle le démonte politiquement.

La phrase intervient précisément à ce point : la faiblesse du moindre mal n’est pas seulement qu’il demeure un mal ; elle tient au fait que ce mal cesse très vite d’être reconnu comme tel.

5. Noyau strict de la citation

La citation contient trois gestes.

D’abord, elle place la question sur le plan politique. Arendt ne parle pas seulement d’un cas de conscience privé. Elle vise un mécanisme collectif : l’administration, les fonctions publiques, les chaînes d’obéissance, les justifications institutionnelles, la participation ordinaire à un système.

Ensuite, elle ne dit pas simplement : « il ne faut jamais choisir ». Son point est plus fin : le choix du moindre mal peut se présenter comme raisonnable, prudent, réaliste ou responsable, mais il porte en lui un effet d’effacement.

Enfin, elle identifie le danger central : l’oubli du mal choisi. Le mot “moindre” absorbe peu à peu le mot “mal”. Ce qui était reconnu comme concession devient procédure ; ce qui était vécu comme exception devient habitude ; ce qui devait rester tragique devient normal.

6. Lecture contextuelle : la justification des participants ordinaires

La première lecture est la plus stricte : Arendt parle de personnes qui ont participé à un régime criminel tout en prétendant avoir limité les dégâts. Elle ne vise donc pas d’abord un dilemme abstrait, mais une scène historique et politique : celle de la responsabilité personnelle dans un système où l’on pouvait se présenter après coup comme simple rouage, modérateur interne ou exécutant contraint.

Cette lecture insiste sur la dimension rétrospective de l’argument. Le moindre mal apparaît souvent après coup comme récit de justification : « je suis resté pour éviter pire », « quelqu’un d’autre aurait fait davantage de mal », « depuis l’intérieur, je pouvais encore protéger certaines personnes ». Arendt n’exclut pas que certaines situations soient complexes ; elle refuse que cette complexité serve à effacer la participation effective.

La question arendtienne devient alors : que fait réellement celui qui reste dans la structure ? Limite-t-il le mal, ou donne-t-il au système une continuité, une compétence, une apparence de normalité ?

7. Lecture morale : le faux sérieux de la compromission

Une seconde lecture porte sur la morale de la compromission. Ceux qui dénoncent le moindre mal sont souvent accusés d’angélisme, de rigidité morale ou de refus de se “salir les mains”. Arendt connaît cette objection. Elle sait que la politique n’est pas un espace pur. Mais elle refuse que le réalisme devienne un permis de désactivation du jugement.

La cible n’est pas seulement l’acte mauvais. La cible est le discours qui transforme l’acte mauvais en marque de maturité politique. On commence par dire : « je sais que c’est mal, mais c’est nécessaire ». Puis la nécessité devient la seule chose visible. Le mal n’est plus nommé ; il est absorbé dans le vocabulaire de la prudence.

Cette lecture fait apparaître Arendt comme une critique de la fausse responsabilité. Une responsabilité authentique ne consiste pas seulement à choisir l’option supposée la moins coûteuse ; elle consiste à continuer de porter le nom exact de ce qui a été choisi.

8. Lecture politique : le moindre mal comme technique d’accoutumance

La lecture la plus forte est politique. Arendt affirme que le moindre mal peut devenir un mécanisme interne aux systèmes de domination. Il ne fonctionne pas seulement comme argument extérieur, utilisé par des commentateurs après coup ; il peut servir à conditionner progressivement les fonctionnaires, les responsables intermédiaires et la population.

Le mécanisme est progressif. Une première concession semble éviter pire. Puis une seconde concession devient nécessaire parce que la première a déjà été acceptée. Chaque seuil franchi réduit la capacité de rupture. À la fin, l’appareil humain et administratif a été entraîné à accepter ce qu’il aurait peut-être refusé d’un seul bloc au départ.

Le moindre mal devient alors une pédagogie de l’inacceptable. Non pas une décision unique, mais une chaîne : concession, accommodation, justification, oubli, normalisation.

9. Lecture bureaucratique : rester en fonction, c’est soutenir

Le texte d’Arendt ne s’arrête pas au moindre mal. Il rejoint sa critique de l’obéissance. Dans le même essai, Arendt déplace la question : au lieu de demander seulement « pourquoi as-tu obéi ? », il faut demander « pourquoi as-tu soutenu ? ».

La nuance est décisive. L’obéissance peut faire croire que l’agent n’est qu’un exécutant. Le soutien révèle autre chose : une institution ne fonctionne que parce que des personnes continuent à lui donner leurs gestes, leurs compétences, leur présence, leur signature, leur efficacité.

Dans cette perspective, l’argument du moindre mal masque souvent une contribution réelle. Le participant dit : « j’ai obéi pour éviter pire ». Arendt demande : « qu’as-tu rendu possible en continuant ? ».

Cette lecture est particulièrement importante pour les systèmes administratifs. Elle empêche de réduire la responsabilité à l’intention intime. Même sans haine, même sans initiative criminelle personnelle, le maintien d’une fonction peut devenir un appui objectif donné à une entreprise politique.

10. Lecture du jugement : le danger des formules toutes faites

La citation appartient aussi à la réflexion d’Arendt sur la faculté de juger. Dans les situations extrêmes, les anciennes normes peuvent s’effondrer. Les catégories habituelles ne suffisent plus. On ne peut plus se contenter d’appliquer une règle générale à un cas particulier.

Le moindre mal devient dangereux lorsqu’il fonctionne comme une formule prête à l’emploi. Il dispense de regarder la situation. Il donne l’impression de juger alors qu’il automatise le jugement. Il transforme une décision singulière en réflexe argumentatif.

La question devient alors : suis-je encore en train de juger, ou seulement d’appliquer une formule qui m’évite de voir ce que je fais ?

Chez Arendt, penser et juger ne signifient pas produire une théorie abstraite. Penser, c’est maintenir le dialogue intérieur qui empêche de se dissoudre dans la norme du moment. Juger, c’est résister à la pression des clichés, des catégories héritées et des justifications déjà disponibles.

11. Lecture de la responsabilité personnelle : contre la dilution dans le collectif

L’essai d’Arendt s’inscrit dans une critique plus large de la culpabilité collective. Lorsque tout le monde est déclaré coupable, plus personne ne l’est vraiment. La responsabilité se dilue. Arendt veut donc maintenir une distinction ferme : les systèmes comptent, les contextes comptent, mais les actes et les soutiens concrets doivent rester attribuables.

L’argument du moindre mal peut servir de dissolvant. Il transforme une participation située en nécessité générale. Il efface la personne derrière la fonction, la décision derrière l’époque, le soutien derrière la contrainte.

Cette lecture insiste sur un point : pour Arendt, l’analyse politique ne doit pas abolir la responsabilité personnelle. Comprendre un système ne signifie pas blanchir ceux qui l’ont fait fonctionner.

12. Lecture “mains sales” : Arendt face au réalisme tragique

La citation croise le problème classique des “mains sales” : peut-on, en politique, devoir commettre un mal pour éviter un mal plus grand ? La tradition associée à Machiavel, Max Weber ou Michael Walzer répond souvent que la politique expose à des situations tragiques où l’acteur doit parfois faire ce qui reste moralement mauvais.

Arendt est plus sévère. Elle ne nie pas nécessairement l’existence de situations extrêmes. Mais elle refuse le glissement par lequel la nécessité alléguée devient une justification trop confortable. Là où la théorie des mains sales insiste sur le tragique de l’acte mauvais nécessaire, Arendt insiste sur le moment où le tragique disparaît.

Le point de contact entre les deux approches est important : si l’on parle vraiment de “mains sales”, il faut encore reconnaître que les mains sont sales. Dès que l’acte est renommé comme pure prudence, pure responsabilité ou pur réalisme, on n’est plus dans le tragique ; on est dans la normalisation.

Arendt n’est donc pas seulement l’adversaire des mains sales. Elle est peut-être le test interne de toute théorie des mains sales : l’acteur accepte-t-il encore de savoir ce qu’il fait ?

13. Lecture libérale d’urgence : Ignatieff et le moindre mal encadré

Une autre lecture, plus contemporaine, peut être construite par contraste avec Michael Ignatieff. Dans The Lesser Evil: Political Ethics in an Age of Terror, Ignatieff soutient que les démocraties libérales peuvent être confrontées à des menaces telles qu’elles doivent parfois user de moyens violents ou coercitifs, à condition de les maintenir sous contrôle public, juridique, institutionnel et démocratique.

L’écart avec Arendt est net. Ignatieff cherche à encadrer le moindre mal pour éviter qu’il ne détruise les principes démocratiques qu’il prétend défendre. Arendt, elle, met en garde contre un mécanisme plus profond : même encadré, le vocabulaire du moindre mal peut produire une accoutumance si le mal cesse d’être nommé.

La tension entre les deux positions peut se formuler ainsi :

QuestionLecture IgnatieffLecture Arendt
Peut-on recourir au moindre mal ?Oui, parfois, sous contraintes fortes.Le danger est déjà dans l’habituation produite par l’argument.
Que faut-il contrôler ?Les institutions, la procédure, les limites, la proportion.Le langage, le jugement, la mémoire du mal choisi.
Risque principalL’excès de violence ou de coercition.L’oubli que l’on a choisi le mal.
Critère décisifEncadrement démocratique.Persistance du jugement personnel et politique.

Cette comparaison ne fait pas d’Ignatieff un anti-Arendt. Elle montre deux régimes de prudence : l’un institutionnel, l’autre existentiel et politique.

14. Lecture électorale : déplacement possible, mais analogique

La formule d’Arendt est souvent réutilisée dans les débats sur le vote stratégique : voter pour un candidat jugé mauvais afin d’empêcher un candidat pire. Cette transposition est possible, mais elle doit rester prudente.

Le contexte arendtien n’est pas le vote démocratique ordinaire. Arendt parle de responsabilité sous dictature, de participation administrative, de soutien à un système criminel et de justification après coup. Le vote stratégique dans un système pluraliste n’est pas identique à l’exercice d’une fonction dans un régime totalitaire.

Mais l’analogie peut éclairer un mécanisme : lorsqu’un acteur politique ou un électeur choisit ce qu’il nomme lui-même un moindre mal, il peut ensuite cesser de le penser comme mal. Le choix tactique devient adhésion affective, puis défense systématique, puis amnésie.

La bonne transposition n’est donc pas : Arendt interdit mécaniquement tout vote de moindre mal. Elle est plutôt : si l’on choisit tactiquement un moindre mal, il faut empêcher que le choix tactique devienne oubli, blanchiment ou identification.

15. Lecture critique : les limites de la formule

La formule est puissante, mais elle ne doit pas être absolutisée. Plusieurs limites doivent être maintenues.

Première limite : Arendt ne donne pas un algorithme de décision. Elle ne fournit pas une règle simple permettant de résoudre tous les dilemmes politiques. Sa phrase est une alerte sur un mécanisme d’oubli.

Deuxième limite : elle ne dit pas que toute concession est identique à une complicité criminelle. Le contexte totalitaire est lourd. Toute application à des situations ordinaires doit donc être analogique, proportionnée et argumentée.

Troisième limite : le refus du moindre mal peut lui-même devenir posture. Arendt ne valorise pas l’innocence spectaculaire ni la pureté abstraite. Elle s’intéresse à ceux qui refusent de participer parce qu’ils savent qu’ils devront continuer à vivre avec eux-mêmes.

Quatrième limite : l’argument du moindre mal n’est pas toujours mensonger. Il peut exister de vraies situations tragiques. Mais, pour rester tragique, le choix doit demeurer exposé comme mal, limité dans le temps, non glorifié, non routinisé, non transformé en doctrine.

16. Ce que la citation permet de dire

Elle permet de dire que le moindre mal est dangereux lorsqu’il devient une justification stable.

Elle permet de dire qu’un mal choisi pour éviter pire reste un mal.

Elle permet de dire que la mémoire du mal choisi est une condition minimale de responsabilité.

Elle permet de dire que le langage politique peut transformer une concession en normalité.

Elle permet de dire que le jugement personnel ne peut pas être entièrement délégué à la fonction, à l’époque, au système ou à la nécessité.

17. Ce que la citation ne permet pas de dire trop vite

Elle ne permet pas, seule, de trancher tous les dilemmes politiques.

Elle ne permet pas de condamner indistinctement toute stratégie, toute concession ou tout compromis.

Elle ne permet pas d’effacer les différences entre dictature, démocratie, guerre, administration, vote, résistance ou retrait.

Elle ne permet pas de remplacer l’analyse concrète par une posture de pureté.

Elle ne permet pas non plus de transformer Arendt en morale automatique. Le cœur de sa pensée est précisément l’exigence de juger, et non l’application mécanique d’une formule.

18. Grille de lecture rapide

LectureCe qu’elle voit dans la citationRisque si elle est mal utilisée
ContextuelleJustification des participants sous dictatureRéduire la phrase au seul nazisme et perdre sa portée générale
MoraleCompromission qui se déguise en responsabilitéTransformer Arendt en purisme abstrait
PolitiqueAccoutumance collective au mal par paliersLire tout compromis comme totalitaire
BureaucratiqueObéir, c’est souvent soutenirOublier les degrés de contrainte réels
JugementRefus des formules toutes faitesFaire de la citation elle-même une formule toute faite
Responsabilité personnelleRefus de la dilution dans le collectifIgnorer les structures et rapports de force
Mains salesMaintien du tragique du mal nécessaireConfondre tragique et justification confortable
Libérale d’urgenceNécessité de limiter institutionnellement le moindre malCroire que la procédure suffit à sauver le jugement
ÉlectoraleVote tactique et risque d’adhésion progressiveConfondre vote stratégique et collaboration sous dictature

19. Formules synthétiques utilisables

Formule sobre :

Chez Arendt, le danger politique du moindre mal est que le qualificatif “moindre” finisse par effacer le substantif “mal”.

Formule développée :

La critique arendtienne ne vise pas seulement le fait de choisir un mal pour éviter pire ; elle vise la dynamique par laquelle ce choix, d’abord reconnu comme concession, devient habitude, langage de prudence, puis oubli du mal choisi.

Formule forte :

Le moindre mal devient politiquement toxique lorsqu’il ne reste plus du mal que sa justification.

Formule de seuil :

Un moindre mal ne peut rester pensable que s’il demeure nommé comme mal, borné comme exception et empêché de devenir norme.

20. Synthèse intermédiaire sur Arendt

La phrase d’Arendt ne doit pas être lue comme un simple interdit moral. Elle est plus aiguë : elle décrit une dynamique d’effacement. Le moindre mal commence comme concession consciente. Puis il entre dans les procédures, les fonctions, les discours de prudence, les récits de responsabilité. Enfin il cesse d’être reconnu comme mal.

Le cœur de la position arendtienne tient donc dans une exigence de mémoire et de jugement : si un mal est choisi, il ne doit jamais être sauvé par le mot “moindre”. Il doit rester visible comme mal, faute de quoi la politique devient une machine d’habituation.

21. Maxime voisine : “The only thing necessary for the triumph of evil…”

Une formule très souvent rapprochée de la réflexion d’Arendt circule sous cette forme anglaise :

“The only thing necessary for the triumph of evil is for good men to do nothing.”

Traduction courante :

« La seule chose nécessaire au triomphe du mal est que les hommes de bien ne fassent rien. »

Cette formule ne doit pas être fondue dans la citation d’Arendt. Elle appartient à une autre scène de responsabilité. Arendt analyse le risque d’un mal choisi, servi, administré ou soutenu au nom d’un mal plus grand à éviter. La maxime dite du “triomphe du mal” analyse plutôt le risque d’un mal laissé libre par inertie, silence, abstention, prudence impuissante ou refus de s’associer contre lui.

Les deux formules se répondent donc, mais elles ne disent pas la même chose.

21.1. Statut philologique : citation célèbre, attribution instable

La formule moderne est habituellement attribuée à Edmund Burke, mais cette attribution n’est pas stabilisée. La formulation exacte n’a pas été retrouvée dans les écrits connus de Burke. Le dossier de citation le plus prudent aboutit à cette conclusion : Burke et John Stuart Mill ont produit des formules proches par l’idée, mais distinctes par le texte ; la forme moderne apparaît clairement dans la circulation imprimée au début du XXe siècle.

Le statut le plus exact est donc : maxime politique moderne, souvent attribuée à Burke, textuellement non attestée chez Burke, conceptuellement proche de Burke et plus directement proche de Mill, avec une circulation documentée autour de Charles F. Aked et R. Murray Hyslop au début du XXe siècle.

21.2. Tableau des attributions et variantes

Nom / sourceDateFormule ou statutRapport à la formule moderne
Edmund Burke, Thoughts on the Cause of the Present Discontents1770“When bad men combine, the good must associate…”Source authentique chez Burke. Proximité thématique forte : les mauvais s’associent, les bons doivent s’associer. Formulation différente de la maxime moderne.
John Stuart Mill, discours inaugural à l’Université de St Andrews1867“Bad men need nothing more to compass their ends, than that good men should look on and do nothing.”Formule textuellement très proche. Mill lie explicitement la passivité des “bons” à la réussite des “mauvais”. Source conceptuelle majeure.
Variante imprimée proche, sans attribution stabilisée1895Formulation proche de Mill autour des “good men” qui regardent sans agirTrace intermédiaire : l’idée circule déjà sous forme quasi proverbiale.
Paraphrase attribuée à Burke dans la presse1910“When bad men combine, good men must organize.”Simplification de Burke, encore distincte de la formule moderne.
Charles F. Aked1916Forme très proche : il suffit que les hommes de bien ne fassent rien pour que les hommes mauvais accomplissent leur desseinPremière occurrence connue fortement proche de la maxime moderne. Aked introduit la formule par “it has been said”, ce qui suggère une circulation antérieure plutôt qu’une revendication d’auteur.
Charles F. Aked, attribution reprise1920La formule proche est reprise comme slogan et attribuée à AkedStabilisation partielle autour d’Aked, sans preuve qu’il soit l’auteur premier.
Variante anonyme, Railway Carmen’s Journal1920“For bad men to accomplish their purposes it is only necessary that good men do nothing.”Forme presque moderne, mais encore avec “bad men” et non “evil”. Attribution absente.
R. Murray Hyslopdiscours 1920, publié 1921Attribue à Burke une version très proche de la formule modernePremière attribution connue à Burke de la forme devenue célèbre. Attribution influente mais non vérifiée chez Burke.
Robert A. Jameson1924Reprend la formule en l’attribuant à BurkeDiffusion de l’attribution Burke dans l’espace public.
Presse et usages américains1950–1955Attribution répétée à BurkeConsolidation populaire de l’attribution, sans preuve textuelle nouvelle.
John F. Kennedy1961Cite la formule devant le Parlement canadien en l’attribuant à BurkePopularisation politique majeure de l’attribution Burke au XXe siècle.
Bartlett’s Familiar Quotations1968Attribue la formule à Burke, en renvoyant à une lettre de 1795Attribution ensuite fragilisée : les recherches n’ont pas retrouvé la formule dans cette lettre ni dans l’œuvre de Burke.
William Safire, débats autour de Bartlett1980–1981Signale le problème d’attributionMoment important de correction critique : la formule demeure célèbre, mais l’attribution Burke devient philologiquement suspecte.
Yale Book of Quotations, Quote Investigator2006–2024État critique des recherchesConclusion prudente : pas d’auteur définitivement établi ; Burke et Mill sont proches par l’idée, Aked/Hyslop documentent la circulation moderne.

21.3. Les trois pôles principaux : Burke, Mill, Aked/Hyslop

Burke : l’association contre la dispersion

La formule authentique de Burke insiste sur la nécessité de l’association politique. Les individus isolés, même bien intentionnés, sont faibles face à des acteurs organisés. Lorsque les “mauvais” combinent leurs forces, les “bons” doivent s’associer, sans quoi ils tombent un à un.

Le cœur burkien n’est donc pas seulement : “ne rien faire laisse triompher le mal”. Il est plus institutionnel et politique : la bonne volonté isolée reste insuffisante si elle ne se donne pas une forme collective capable d’effet.

Dans le même passage, Burke va plus loin : il ne suffit pas de détecter ce qui est mauvais ; ce qui est mauvais doit être défait. L’inaction n’est pas seulement une abstention morale ; elle peut devenir une impuissance politique organisée par dispersion.

Mill : le spectateur qui se croit innocent

Mill est textuellement plus proche de la maxime moderne. Dans son discours de St Andrews, il refuse l’idée qu’un individu puisse apaiser sa conscience en se disant qu’il ne fait aucun mal parce qu’il ne prend pas part et ne forme pas d’opinion. Les hommes mauvais n’ont besoin de rien de plus, pour atteindre leurs fins, que de voir les hommes bons regarder et ne rien faire.

Le point millien est très net : ne pas prendre part n’est pas automatiquement innocent. Celui qui laisse un tort être commis en son nom, ou avec des moyens qu’il contribue à fournir, porte déjà une forme de responsabilité.

Aked / Hyslop : la forme moderne en circulation

Charles F. Aked documente une version très proche de la maxime moderne en 1916, mais il la présente comme déjà dite. Il n’est donc pas prudent d’en faire l’auteur certain. R. Murray Hyslop, en 1920, attribue à Burke une version proche de la formule devenue célèbre. Cette attribution semble avoir joué un rôle dans la stabilisation populaire de la maxime sous le nom de Burke.

Le meilleur repérage est donc tripolaire :

PôleCe qu’il apporte
BurkeL’idée politique de l’association nécessaire contre les forces mauvaises organisées.
MillLa formulation conceptuellement et textuellement la plus proche de la passivité des bons.
Aked / HyslopLa circulation moderne de la maxime et l’attribution devenue courante à Burke.

21.4. Lien avec Arendt : deux scènes de responsabilité

La citation d’Arendt et la maxime Burke/Mill ouvrent deux scènes distinctes.

AxeArendtBurke / Mill
Problème centralLe mal que l’on accepte de choisir, soutenir ou administrer au nom du moindre malLe mal que l’on laisse se déployer par inaction ou dispersion
Danger principalOublier que le mal choisi reste un malSe croire innocent parce qu’on n’a rien fait
Figure critiqueLe fonctionnaire, le participant, le modérateur interne, le réaliste qui s’habitueLe spectateur, l’homme dispersé, le prudent sans effet, le témoin qui laisse faire
MécanismeParticipation → justification → accoutumance → oubliSpectature → abstention → non-association → champ libre laissé au mal
ExigenceGarder mémoire du mal choisi ; refuser que le “moindre” efface le “mal”Donner une forme effective au refus ; ne pas confondre neutralité et innocence

Arendt demande : que soutiens-tu lorsque tu participes au nom du moindre mal ?

Burke et Mill demandent : que permets-tu lorsque tu regardes sans agir, ou lorsque ta bonne volonté reste politiquement dispersée ?

21.5. Tension décisive : inaction complice et retrait responsable

Le point délicat tient à la place du retrait. La maxime “good men do nothing” peut être utilisée trop rapidement pour condamner toute abstention, tout refus d’agir ou toute non-participation. Or, chez Arendt, ne pas participer peut devenir un acte décisif.

Dans un système criminel ou moralement détruit, refuser de signer, refuser d’obéir, refuser de fonctionner, refuser d’apporter sa compétence ou sa présence peut couper un soutien réel au mal. Ce retrait n’est pas une simple passivité. Il est une interruption.

Il faut donc distinguer plusieurs régimes :

RégimeDescriptionEffet politique
Inaction compliceNe rien faire par confort, peur, indifférence ou calcul personnelLe mal dispose d’un espace libre
Neutralité fictiveSe dire extérieur alors que l’on bénéficie du système ou qu’on le laisse fonctionner en son nomLa responsabilité devient invisible
Prudence impuissanteVoir le mal, le désapprouver intérieurement, mais rester sans effet, sans parole, sans associationLe jugement demeure privé et politiquement stérile
Retrait responsableRefuser de donner sa fonction, sa signature, ses gestes ou sa compétence à un système mauvaisLe soutien au mal est coupé
Opposition effectiveS’associer, protester, protéger, rendre visible, empêcherLe mal rencontre une résistance organisée

La responsabilité politique ne se laisse donc pas réduire à l’alternative simple “agir” ou “ne pas agir”. La question décisive est : qu’est-ce que ce geste produit ? Un silence peut soutenir. Un retrait peut interrompre. Une action peut collaborer. Une abstention peut protéger. Une parole peut désaturer. Une procédure peut habituer.

21.6. Quatre scènes à tenir ensemble

Les deux citations permettent de distinguer quatre scènes différentes :

ScèneQuestion critique
Mal choisiQuel mal est accepté au nom d’un mal plus grand à éviter ?
Mal administréQuels gestes, signatures, compétences ou fonctions rendent le mal opérant ?
Mal laissé libreQuels silences, inerties ou dispersions permettent au mal de se déployer ?
Soutien coupéQuel retrait ou quelle association retire au mal sa continuité, sa normalité ou son efficacité ?

Ce cadre évite deux erreurs symétriques.

Première erreur : justifier une participation au mal par l’argument du moindre mal, puis oublier ce qui a été choisi.

Deuxième erreur : condamner toute abstention au nom de l’action, sans voir que certains refus de participer sont déjà des ruptures politiques.

21.7. Formules de synthèse

Formule d’attribution :

La maxime “The only thing necessary for the triumph of evil…” est souvent attribuée à Burke, mais l’attribution exacte est incertaine ; Burke fournit une source thématique authentique, Mill une formulation très proche, et Aked/Hyslop documentent la circulation moderne de la formule.

Formule d’articulation :

Arendt interroge le mal que l’on accepte de faire ou de soutenir au nom du moindre mal ; Burke et Mill interrogent le mal que l’on laisse faire lorsque la bonne volonté reste inactive, dispersée ou sans effet.

Formule de tension :

Le retrait peut être complicité lorsqu’il laisse faire ; il peut être responsabilité lorsqu’il coupe un soutien réel au mal.

Formule forte :

La responsabilité politique commence là où disparaît l’alibi : l’alibi du moindre mal pour celui qui participe, l’alibi de l’innocence pour celui qui regarde.

22. Synthèse finale croisée

La page tient deux lignes distinctes et complémentaires.

La première ligne est celle d’Arendt : le moindre mal devient dangereux lorsque le mal choisi, soutenu ou administré cesse d’être reconnu comme mal. Le problème central est l’oubli produit par la justification : le mot “moindre” finit par recouvrir le mot “mal”.

La seconde ligne est celle de la maxime Burke / Mill / Aked : le mal peut aussi se déployer lorsque les personnes capables de s’y opposer restent dispersées, silencieuses, spectatrices ou sans effet. Le problème central est alors l’alibi de l’innocence : se croire extérieur au mal parce qu’on ne l’a pas directement commis.

Ces deux lignes ne se confondent pas. Elles forment une tension utile : une action peut soutenir le mal sous prétexte de limiter pire ; une abstention peut laisser le mal se déployer sous prétexte de ne pas s’impliquer. Inversement, une non-participation peut être un retrait responsable lorsqu’elle coupe un soutien réel ; une action peut être juste lorsqu’elle donne une forme effective au refus.

ScèneRisqueQuestion décisive
Participation au moindre malJustifier un mal choisi jusqu’à ne plus le voirQu’est-ce que cette participation rend possible ?
Inaction des “hommes de bien”Laisser le mal agir par silence, dispersion ou prudence impuissanteQu’est-ce que cette abstention laisse intact ?
Retrait responsableÊtre confondu trop vite avec une passivitéQuel soutien concret est retiré au mal ?
Opposition effectiveSe transformer en posture sans effet réelQuelle résistance concrète est produite ?

La formule d’Arendt protège contre l’alibi du réalisme : “j’ai choisi le moindre mal”. La maxime Burke / Mill protège contre l’alibi de l’innocence : “je n’ai rien fait”. Entre les deux, la responsabilité politique se joue dans l’effet réel des gestes, des refus, des silences, des signatures, des associations et des retraits.

Formule finale :

La responsabilité politique commence lorsque disparaissent les deux alibis : l’alibi du moindre mal pour celui qui participe, l’alibi de l’innocence pour celui qui regarde. Reste alors la question nue : qu’est-ce que mon geste, mon silence ou mon retrait rend possible ?

23. Sources principales

Texte d’Arendt

⬢ Hannah Arendt, “Personal Responsibility Under Dictatorship”, 1964, reproduction anglaise en ligne :

https://www.themontrealreview.com/Articles/Personal_Responsibility_Under_Dictatorship.php

⬢ Hannah Arendt, Responsibility and Judgment, edited by Jerome Kohn, New York, Schocken Books, 2003.

⬢ Hannah Arendt, Responsabilité et jugement, édition établie par Jerome Kohn, traduction Jean‑Luc Fidel, Paris, Payot, 2005. Notice bibliographique Google Books :

https://books.google.com/books/about/Responsabilit%C3%A9_et_jugement.html?id=UMLmAAAACAAJ

Contexte Arendt, jugement, responsabilité

⬢ Maurizio Passerin d’Entrèves, “Hannah Arendt”, Stanford Encyclopedia of Philosophy, révision 2024 :

https://plato.stanford.edu/entries/arendt/

⬢ Hannah Arendt, Eichmann in Jerusalem: A Report on the Banality of Evil, New York, Viking Press, 1963 ; édition révisée 1965.

⬢ Hannah Arendt, The Life of the Mind, New York, Harcourt Brace Jovanovich, 1978.

⬢ Hannah Arendt, Lectures on Kant’s Political Philosophy, edited by Ronald Beiner, Chicago, University of Chicago Press, 1982.

Mains sales, moindre mal, politique d’urgence

⬢ C. A. J. Coady, “The Problem of Dirty Hands”, Stanford Encyclopedia of Philosophy :

https://plato.stanford.edu/entries/dirty-hands/

⬢ Michael Walzer, “Political Action: The Problem of Dirty Hands”, Philosophy & Public Affairs, vol. 2, no 2, 1973, p. 160‑180.

⬢ Michael Ignatieff, The Lesser Evil: Political Ethics in an Age of Terror, Princeton University Press, 2004/2005. Page éditeur :

https://press.princeton.edu/books/paperback/9780691123936/the-lesser-evil

⬢ Seyla Benhabib, ed., Politics in Dark Times: Encounters with Hannah Arendt, Cambridge University Press, 2010.

Maxime Burke / Mill / Aked sur l’inaction des gens de bien

⬢ Quote Investigator, “The Only Thing Necessary for the Triumph of Evil is that Good Men Do Nothing”, dossier de recherche sur l’attribution Burke / Mill / Aked / Hyslop / Kennedy / Bartlett :

https://quoteinvestigator.com/2010/12/04/good-men-do/

⬢ Edmund Burke, Thoughts on the Cause of the Present Discontents (1770), dans The Works of the Right Honourable Edmund Burke, vol. I, Project Gutenberg, passage “When bad men combine, the good must associate” :

https://www.gutenberg.org/files/15043/15043-h/15043-h.htm

⬢ John Stuart Mill, Inaugural Address Delivered to the University of St Andrews (1867), passage “Bad men need nothing more…”, repéré dans les éditions du discours et discuté dans le dossier Quote Investigator :

https://quoteinvestigator.com/2010/12/04/good-men-do/

⬢ Ralph Keyes, The Quote Verifier, St Martin’s Griffin, 2006, entrée sur la formule attribuée à Burke.

⬢ Fred R. Shapiro, The Yale Book of Quotations, Yale University Press, 2006, entrée sur la formule attribuée à Burke et ses problèmes d’attestation.

24. Point de départ pour le déploiement ultérieur

La suite pourra partir de cette formule-noyau :

Le moindre mal n’est pas seulement un choix ; c’est un seuil de mémoire. Dès que le mal choisi cesse d’être nommé, le moindre mal devient une machine d’accoutumance.